Le « cortejo », un adultère consenti ?
Patricia MAUCLAIR
université françois-rabelais, tours - ciremia
« Tout ce qu’on a débité des précautions de jalousie, employées par les maris pour garder leurs femmes, n’a plus lieu aujourd’hui. Il n’y a plus ici d’autre espèce de jalousie que ce qu’on voit aux fenêtres. » (CAIMO, 1772 : 189 ; FERNANDEZ HERR, 1973 : 57). Le témoignage offert par ce voyageur italien de passage en Espagne au XVIIIe siècle est saisissant de contraste avec ce que nous connaissons traditionnellement de la femme espagnole ! La belle brune au regard enflammé que l’on disait vibrer en silence du désir le plus ardent derrière sa fenêtre fermée par le mari semble s’être libérée des jalousies. Quelle révolution ! Qu’en fut-il vraiment ? Comment expliquer qu’un vent de liberté ait ouvert la porte du domicile conjugal et qu’il ait pu permettre à l’épouse de rencontrer d’autres hommes que leur conjoint ? S’agissait-il réellement d’adultère ?
Il est difficile de répondre avec une certitude et une précision totales à une question qui, concernant le domaine amoureux, relève en grande partie de l’intime. Nous avons toutefois des informations sur ce sujet qui nous permettent de mieux saisir l’étonnement de notre voyageur italien. Vers le milieu du XVIIIe siècle, la société espagnole voit naître le « cortejo », avatar du sigisbée italien. Dans l’aristocratie, la femme mariée qui jusqu’à la fin du siècle précédent avait accepté ou feint d’accepter sans la moindre révolte le code de l’honneur conjugal, peut désormais avoir un « ami » qui l’accompagne toute la journée durant. Voici comment le Diccionario de Autoridades définit ce nouveau chevalier servant : « especie de galanteo, obsequio y servicio cortesano de un hombre a una mujer » (Diccionario de Autoridades, 1963). Cette mode aurait été introduite par les deux mariages successifs de Philippe V à des Italiennes, le terme « chichisbeo », apparu en Espagne en 1717, ayant laissé place peu à peu à « cortejo ». Selon Carmen Martin Gaite, auteure d’un ouvrage essentiel sur les usages amoureux de l’Espagne du XVIIIe siècle, le « cortejo » trouve ses origines avant le XVIIe siècle (MARTIN GAITE, 1987). La mode française des chevaliers servants, appelés aussi alcovistes et que l’on considère comme une invention de la France de Louis XIII, fut en réalité la simple déformation d’une coutume espagnole du temps de Philippe II exportée en Italie, recueillie et propagée en France par Marie de Médicis. Cet alcoviste ou « bracero » espagnol était un serviteur sans lequel toute femme de haute lignée ne pouvait se promener, sa fonction étant limitée presque exclusivement à offrir en public son bras à la dame et à l’accompagner quand le mari était absent. Le terme « chichisbeo » informe sur la fonction première du « cortejo » puisqu’il signifiait « bisbiseo » déformation du verbe italien « bisbigliare », parler à l’oreille, susurrer, qui est devenu « cicisbeare ». C’est-à-dire que « cicisbeo » faisait référence à l’origine à une forme de conversation grâce à laquelle la femme se sentait consolée et accompagnée par une autre personne de sexe opposé. Que la femme mariée espagnole, jusqu’alors recluse dans son boudoir, soit autorisée, par le mari, à converser avec un homme autre que son confesseur est aussi étonnant qu’intéressant. Comment expliquer cette tolérance nouvelle chez des maris réputés d’une jalousie terrible ? Devons-nous voir dans cette autorisation qui est donnée à la femme d’être accompagnée d’une personne de sexe opposé une forme d’adultère consenti ouvertement par le mari ? Quels intérêts épousait le mari en permettant à un homme d’accéder à l’intimité de sa femme et quels désirs féminins le « cortejo » était-il censé assouvir ?
L’une des grandes difficultés liées à l’étude de ce domaine est en grande partie imputable aux rares témoignages authentiques dont nous disposons. C’est seulement lorsque la transgression est rendue publique que l’on peut accéder à certaines informations, informations qui toutefois restent partiellement en marge du domaine privé. Agnès Walch a pu appréhender ce sujet de façon approfondie grâce aux très nombreuses archives judiciaires sur lesquelles elle appuie son travail (WALCH, 2009). Ces archives conduisent une analyse plutôt partielle de la relation adultérine dans la mesure où elles ne donnent bien souvent la parole qu’à l’un des acteurs. Par ailleurs nous savons aussi que l’adultère est un marqueur de genre en ce qu’il n’est ni vécu ni envisagé de la même façon par les hommes et par les femmes. Les archives exploitées par Agnès Walch montrent qu’au XVIIIe siècle la parole n’est pratiquement donnée qu’aux hommes, réduisant au silence les femmes, leurs désirs, leur sexualité et leurs sentiments. Chercher à percer les secrets du « cortejo » en Espagne présente une difficulté double : les archives judiciaires sur l’adultère restent à explorer et l’ambiguïté propre au « cortejo » tend à placer la réflexion en limite du champs adultérin. Si Roberto Bizzocchi a pu s’inspirer de procès, de témoignages de patrimoine familial dilapidé, de témoignages de maris déprimés, jaloux ou violent (BIZZOCCHI, 2007) pour étudier le sigisbée italien, pour le moment la littérature scientifique sur l’Espagne du XVIIIe siècle s’est plutôt basée sur d’autres documents pour appréhender le « cortejo ». Si Bartolomé Bennassar renvoie à quelques archives judiciaires (BENNASSAR, 1975), la transgression vérifiée ou suggérée du pacte conjugal n’est bien souvent évoquée que par le biais de textes satiriques ou politiques. Le théâtre mineur, la comédie, la presse, la littérature pamphlétaire, les essais ou encore les témoignages de voyageurs étrangers distillent tout au long de la seconde moitié du XVIIIe siècle des informations sur ce que fut ce drôle de compagnon de la femme mariée espagnole. Les auteurs sont avant tout des hommes, le regard féminin en est donc presque totalement absent. Ce point de vue exclusivement masculin perdure dans le domaine de la sexualité qui n’est abordé que de façon érotique voire pornographique ou satirique. Goya dénonce dans ses Caprices la perversion sexuelle de la femme et Moratín père, Iriarte et bien d’autres ont alimenté une littérature plus érotique qui offre une grande galerie de femmes insatisfaites, célibataires pudiques ou coquines, veuves ardentes, prostituées, nonnes lubriques, etc (GALVÁN GONZÁLEZ, 2001 : 9). Le plaisir féminin n’est abordé que par la médecine qui diffusa la nécessité biologique du plaisir chez la femme pour une procréation optimale (GALVÁN GONZÁLEZ, 2001 : 10).
Que savons-nous alors de la femme de cette époque en Espagne qui puisse nous permettre de comprendre le recours à ce « cortejo » ? L’Espagne connaît alors, tout comme la France, une crise de l’institution matrimoniale. Cette crise trouve ses origines dans la façon dont sont conçus la plupart des mariages, dans la place donnée à la femme au sein de son couple ainsi que dans les contradictions soulevées par le contrat. Le mariage reste dans la péninsule un acte constitutif de la famille dans laquelle doit s’exercer la fonction de procréation et permettant la conservation et la transmission des patrimoines. Or, les mariages forcés et mal assortis sont au cœur de nombreuses critiques qui mettent en cause la légitimité de l’autorité paternelle pour contrarier la volonté de la future mariée. Le Comte de Cabarrús considère que l’individu est seul juge compétent de son bonheur :
[…] él solo es juez competente de su felicidad, y su libre albedrío no reconoce más límites que el interés social; nadie puede dirigirle ni coartarle, ni hacerse árbitro de su suerte ; fuere, pues, todo litigio; presida a las bodas la más omnímoda libertad; la naturaleza no distingue abolorios; la religión menos; la política aspira a subdividir las fortunas y a aproximar más todos los extremos, el grande interés de las costumbres reclaman la santidad de los matrimonios, y su garante menos engañoso está en las elecciones espontáneas, en la analogía de genios, de temperamentos; en fin, en aquellos indefinibles elementos de que se componen las preferencias del amor. (CABARRUS, 1996 : 213-214).
Cette importance accordée au choix librement exprimé par les futurs conjoints révèle un intérêt nouveau pour le bonheur des mariés. On prend conscience que les enjeux économiques ne doivent plus primer sur les sentiments dans la rencontre entre un homme et sa future conjointe, l’union devant naître d’une attirance mutuelle. Si cela peut apparaître comme une première condition nécessaire à la réussite du mariage, il reste toutefois le problème de la condition de l’épouse. Si l’institution matrimoniale perd de son prestige en Espagne au XVIIIe siècle, c’est aussi que la femme semble ne plus vouloir la subir comme le second joug de son existence, le premier étant celui de l’autorité paternelle. Mariée, la femme commence à refuser le pouvoir qu’exerce sur elle son mari. La gravure Mal marido de Goya montrant une épouse se courbant avec résignation sous le poids de son mari posé sur ses épaules dénonce cet abus de pouvoir. Par ailleurs, même si elle a appris à se taire, à ne pas ressentir, à se soumettre à la volonté masculine (MARTÍN GAITE, 1987 : 113-117) et à se résigner à vivre le mariage dans la plus stricte tempérance (MARTÍN GAITE, 1987 : 176-177), recluse par la volonté de son époux, la femme espagnole commence à prendre conscience qu’elle s’ennuie et que sa liberté d’aimer lui est simplement refusée. Le mariage se devait d’être vertueux, la vertu s’opposant à l’amour jugé trop dangereux par le désir de liberté, de passion qu’il risque de faire naître. Le déclin des sentiments – si tant est qu’il y en ait eu à l’origine de l’union – lié à la durée du contrat matrimonial pose dès lors problème. La difficulté est de faire reposer un contrat indissoluble sur un sentiment souvent temporaire. La traduction que fait Nipho de Mirabeau montre que voit le jour en Espagne ce souci lié à la négligence des époux l’un envers l’autre au fil des années de mariage :
A la verdad – reconocía Mirabeau – necesita el alma muchos auxilios para mantener esta amistad siempre viva y hacer importante el comercio del matrimonio después del hábito de muchos años… Hombres y mujeres se adornan y engalanan con gran cuidado, previniendo las más triviales pequeñeces antes de casarse, pero con todos estos desvelos, atenciones y prolijidades son de muy corta duración. La doncella, en viéndose casada, en vez de procurar hacerse más amable, se viste con desaseo y negligencia, se olvida de los talentos enamorados de que estaba adornada. El amante, hecho marido, se olvida de aquellos prodigados cariños que derramaba soltero, desaparece de su corazón la fineza y trata a la propia mujer con desvío. (martín gaite, 1987: 166).
Cette inattention à l’égard de l’autre ne pouvait que s’accroître dans le cas de mariages mal assortis, la femme étant dans ce cas généralement bien plus jeune que son époux et le désir non partagé. C’est pourquoi l’on comprend mieux que, paradoxalement, ce soit parmi les femmes mariées qu’ait soufflé un vent d’émancipation, émancipation qui a pu rendre les célibataires jalouses et tristes de voir des hommes qui les auraient courtisées se désintéresser d’elles pour devenir « cortejos » de femmes mariées. Tandis que les hommes réfléchissent aux causes du discrédit du mariage, les femmes semblent remédier à leur façon à leur triste situation. Certains voyageurs étrangers voient dans la liberté qu’elles s’accordent un souffle de progrès [1], progrès qui ne toucherait que les classes supérieures (BENNASSAR, 1975 : 142) tandis que le même Goya, qui dénonçait l’autorité abusive du mari fustige aussi le caractère vénal d’une femme plus libre, dominatrice, qui littéralement « plume » les pauvres hommes (Todos caerán, La descañona, Ya van despeinados). On commence à parler de divorce et là encore, ce sont les hommes qui prennent la parole. La presse critique la récurrence du thème des mariages mal assortis au théâtre, allant même parfois jusqu’à parler aussi du divorce : « No se ve otra cosa que divorcios ; la casa propia es un lugar de tormento para la mayor parte de los casados, reina la mala inteligencia y la discordia ejerce todos sus furores entre los que parecen mal unidos » (El Censor, Disc. CXXXI; ALCALA FLECHA, 1984 : 59). Dans le Caprice 75, ¿ No hay quien nos desate ?, Goya rend compte de la violence exercée par le poids du lien conjugal sur des conjoints qu’aucun sentiment bienveillant n’unit et qui sont liés par la loi à jamais. Le Caprice fut gravé vers 1797-1798, soit quelques années après que la législation française ait autorisé le divorce. Selon le comte de Cabarrús, seul le divorce pourrait rendre à l’institution matrimoniale sa pureté et sa sincérité d’origine :
Toda esta relajación, preciso efecto de la indisolubilidad del matrimonio, deja de ser cierta cuando tratamos de legislación: lo que cada uno observa, dice, repite, en las conversaciones públicas y particulares, se desmiente intrépidamente luego que se trata de aconsejar al gobierno; en una palabra, la ruina de las costumbres no nos merece más atención que declamaciones inútiles y privadas; pero el divorcio nos asusta. Sin embargo, pido a todo hombre sincero que me responda si está bastante seguro de sí para prometerse querer siempre a la misma mujer y no querer a otra. (CABARRUS, 1996 : 236)
Carmen Martín Gaite fait état d’autres textes favorables au divorce écrits vers la fin du XVIIIe siècle et restés bien souvent très confidentiels car la dissolution du lien conjugal n’était ni du goût du Gouvernement ni du goût de l’Inquisition ! (MartÍn gaite, 1987 : 152-153) Il est intéressant de noter que le dénominateur commun à ces textes est la situation insoutenable vécue toutes ces années de mariage par… le mari ! Cette inquiétude à l’égard du mariage va de pair avec une réflexion autour de la pratique adultérine qui, elle aussi, fait couler beaucoup d’encre. On en fait le constat, on en sourit, on la critique, on la condamne. Même si Bourgoing fait l’éloge de la fidélité féminine, d’autres voyageurs laissent penser que le mari jaloux a laissé la place au mari cocu, en toute impunité [2]. Impunité que déplore Sempere y Guarinos pour qui la dissolution du mariage trouve son origine dans la trop grande liberté féminine [3]. Dans ses poésies, Jovellanos fait également la satire de ces femmes infidèles qui profitent de la naïveté de leur mari pour leur faire pousser des cornes (JOVELLANOS, 1962 : 237). Le thème est loin d’être nouveau et continue d’inspirer toute une littérature. Toutefois, les recherches effectuées par Bartolomé Bennassar tendent à prouver que l’adultère se pratique bien davantage au XVIIIe siècle en Espagne (BENNASSAR, 1975 : 155-157). Il déclenche pourtant encore parfois les foudres de l’Inquisition qui châtie ce qu’elle appelle alors la « polygamie » (MARTIN GAITE, 1987 : 212-213). Nous pouvons donc nous demander comment la pratique adultérine a su éviter, contourner la répression pour devenir aussi courante que le prétend le dramaturge Ramón de la Cruz :
Alcalde : – Qué, ¿no manda usted en su casa ?
Blas : – Señor alcalde, aunque sea descortesía, y usted, si es casado, ¿manda en ella ?
Alcalde : –Sí, señor ; y mi mujer en viéndome, es la primera que se pone a temblar, sin que nadie a chistar se atreva hasta que yo doy la orden.
Blas : – Será la señora vieja.
Alcalde : – No sino moza y tiembla.
Blas : – ¿Muchacha bonita tiembla en entrando su marido y en todo vive sujeta a su merced en este siglo?!Vaya, que usted se chancea! Ningún casado es posible que trague esa berenjena! (de la Cruz, La mujer majada ; Díaz-Plaja, 1989 : 136)
Qu’une jeune femme puisse se soumettre à l’autorité de son époux sans sourciller semble donc invraisemblable au XVIIIe siècle! Quelles sont donc ces libertés que s’accorde dorénavant l’épouse et pourquoi le « cortejo » autorise cette transgression du pacte conjugal ? L’une des premières explications du succès remporté par le « cortejo » tient au fait que la femme se donne le droit, pour la première fois de sa vie, de choisir l’homme qui lui fera plaisir. Se soumettre à un mariage, qu’il soit forcé ou non, lui ouvre les portes de sa propre maison et l’autorise à rencontrer d’autre hommes. Goya l’avait fort bien illustré dans le Caprice El sí pronuncian y la mano alargan [4], titre inspiré d’une satire qu’avait faite le sévère Jovellanos sur ce sujet dans sa célèbre Sátira primera, A Ernesto (ALCALA FLECHA, 1984 : 38). Le voyageur Blanco Whyte a lui aussi observé cette liberté paradoxale générée par le mariage : « La mujer soltera no sale a la calle sin compañía, ni puede sentarse a solas con un caballero aunque la puerta de la habitación esté abierta, pero en cuanto se casa puede ir sola adonde quiera y sentarse con un caballero donde tenga a bien » (Cartas de España, Madrid ; ALCALA FLECHA, 1984 : 41). La femme se donne donc le droit de choisir mais le critère de sélection essentiel est économique. Le « cortejo » doit lui offrir tout ce que son époux ne peut lui offrir. Un hommage exclusivement verbal par celui qui « corteja » ne suffit plus. Cet hommage doit être également d’ordre matériel :
Amiguita, es necesario que usted se vaya con tiento, que es materia delicada esto de elegir cortejo; y no se pague al instante de lo buen mozo, porque eso la que está de conveniencias muy sobrada puede hacerlo; pero a usted, lo que le es más conveniente, es uno bueno que haga a todo: verbigracia, que supla el escaso sueldo del marido o le acomode mejor; que tenga talento para compraros las cintas, flores, gasa y todo aquello que se os ofrezca, y que tenga para acompañaros, dentro y fuera de casa, poca sujeción y muchos pesos. (R. de la Cruz, La oposición a cortejo, vv. 399-417 ; CRUZ, 1996 : 246). [5]
La nécessité d’avoir un « cortejo » renvoie à un changement de vie qui semble s’opérer chez les femmes, de classe supérieure principalement, et qui accroît leur consommation de bien matériels. La femme ouvre désormais sa demeure pour recevoir et sort de plus en plus, aux spectacles ou tout simplement dans la rue. Elle va alors cultiver l’art du paraître ce qui ne sera pas sans conséquences pécuniaires. Il lui faut embellir son intérieur et se parer des dernières toilettes à la mode pour briller à l’extérieur. On en vient même à affirmer qu’au XVIIIe siècle, la femme n’existait que par sa toilette et sa coiffure. Fort inquiet de la nécessité économique du « cortejo », prêt à tout pour sauvegarder le mariage, le Gouvernement en est même arrivé à concevoir l’idée d’un uniforme national qui diminuerait les dépenses liées à la toilette ! (MARTÍN GAITE, 1987 : 154) En se résumant à l’art de séduire et de devenir une épouse vertueuse, l’éducation qu’elle avait reçue ne lui permettait pas, de toute façon, d’évoluer différemment. Cette éducation pauvre éclaire d’ailleurs sur la relation entre la femme et le « cortejo » qui, rappelons-le, était destiné à l’origine à la conversation. Or, de quoi la femme était-elle capable de parler si ce n’est de chiffons ?! C’est peut-être derrière la futilité de ces échanges que se réfugie le mari complaisant. Perçue sous cet angle, cette relation extra-conjugale ne peut être taxée d’immorale et les maris qui ne s’y soumettraient pas se verraient traités d’époux rétrogrades ou incivils (MARTIN GAITE, 1987 : 55 et 162 ; DIAZ PLAJA, 1989 : 135). À cela on peut ajouter qu’à l’instar des sigisbées italiens, les « cortejos » pouvaient procurer un avantage non négligeable au mari, celui de lui permettre une ou des relations extra-conjugales en l’absence de sa femme occupée à ses propres loisirs… De même que l’on peut très bien imaginer qu’un « cortejo » dans ce qu’il avait de plus caricatural occupait suffisamment l’épouse pour que celle ne laisse entrer dans son cœur un véritable amant, l’intérêt étant alors double, voire triple pour le mari. Pour envisager cette possibilité, il convient de chercher à comprendre à quels devoirs devait se soumettre le « cortejo ». Il est difficile de savoir si la femme avait un seul ou plusieurs « cortejos ». Sur ce point, les témoignages divergent. La saynète de Ramón de le Cruz, La Petra y la Juana sous-entend que la Juana a plusieurs « cortejos », l’un d’entre eux lui reprochant son infidélité (CRUZ, 1996 : 293). De même, dans El heredero loco, Diego consent à ce que sa femme Marica ait plusieurs « cortejos » mais la perspective d’un seul rival concret lui est insupportable (CRUZ, 1996 : 183). En revanche, certains voyageurs étrangers tels Madame d’Aulnoy et Bourgoing s’étonnent de l’exclusivité que les Espagnoles accordent à un seul « cortejo » considérant ce choix comme le désir de laver le péché par la constance (FERNANDEZ HERR, 1973 : 102-103).
La tyrannie exercée sur le « cortejo » met en lumière la rigidité des devoirs auxquels ce galant doit se soumettre. L’amant va consoler la blessure d’orgueil de l’épouse pour qui le mari est le maître. Le dévouement du « cortejo » doit être total :
Usted no ha de hablar con otra que conmigo, aun cuando yo no esté presente; usted ha de venir por las mañanas a tomar conmigo chocolate, y tal vez a brocharme la cotilla; lo mismo por las tardes, para sacarme a los paseos; de noche gusto yo de jugar un mediator o una malilla, y usted será mi compañero […] usted ha de proveerme de las flores exquisitas que dé el tiempo, pues gusto mucho yo de olores, e indagarme las modas de la corte para vestirme yo a la rigurosa […] quiero advertir a usted que el diario obsequio de un palco de temporada en la comedia, no le puedo dispensar […] peluquero asalariado, coche prevenido y tienda donde pueda tener letra abierta para las cintas, blondas y demás menudencias precisas a mi adorno, tengo ocioso el avisarlo a usted. (Ramírez y Góngora, 1774 : 44-45 ; CRUZ, 1996 : 353-354)
Le programme d’une journée tel qu’il se présente dans cet extrait laisse songeur quant à sa monotonie, la ritualisation et l’exigence liées à chaque caprice de la femme ne laissant pas plus de place à la fantaisie que le mariage pourtant critiqué pour son caractère routinier. Quant à cette pseudo-liberté de la femme recouvrée après le mariage, elle n’existe que dans la liberté de consommer et de paraître, certainement pas dans celle d’être, tous simplement. Vue sous cet angle, cette relation extra-conjugale avait-elle lieu d’inquiéter le mari ? Le « cortejo » semble finalement occuper la fonction d’une très bonne amie. Et pourtant c’est bien un homme qui est choisi pour accompagner. Qu’en était-il finalement de la nature des sentiments entre la femme et son galant ? Il semblerait que la femme espagnole de cette époque expérimente une nouvelle forme de relation à l’homme, expérimentation rendue nécessaire par une inaptitude à pouvoir vivre une relation conjugale aimante, à cultiver des relations purement amicales avec des personnes de sexe opposé, à savoir discerner des modes libertines venues de France ou d’Italie de ses propres besoins affectifs. Le registre des sentiments est de toute façon insondable au vu des documents qui sont à notre disposition. Nous savons juste que le jeu amoureux prend un tour particulier au XVIIIe siècle et que cette proximité artificielle entre le « cortejo » et l’épouse pourrait être de nature ludique, hypothèse renforcée par la conviction chez la femme que l’amour s’éteint lorsque le lien s’officialise. Il y a donc tout intérêt à rester toujours en limite du don de soi. L’émotionnel n’est évoqué dans quelques témoignages, de voyageurs étrangers, et se résume à de la souffrance. Le plaisir reste péché en Espagne et même la relation envers une personne de sexe opposé doit s’inscrire non pas dans la légèreté comme ce fut le cas en France, mais dans le plus grand sérieux. La souffrance est alors expiatoire et marque le lien envers le « cortejo » :
Si la frialdad de su acogida no os quita el valor de formularle vuestros deseos, se muestra tan firme y mortificante en su desdén como seductora permitiéndoos esperar. En este último supuesto, no os deja entrever largos rigores, pero la perseverancia – que en otros países encamina al desenlace – ha de sobrevivir a éste en España, y se convierte en un rígido deber muy esclavizador. Los afortunados mortales a quienes ellas se dignan subyugar, y que reciben el nombre de cortejos, son menos desinteresados, pero no menos asiduos, que los chichisveos en Italia. Se les exige una entrega total. Tienen que estar dando pruebas de ella a todas horas con su compañía al paseo, a los espectáculos y hasta el confesionario. Pero lo más curioso de esta intimidad reside en el hecho de que dos seres así unidos por un sentimiento que se diría inagotable estén casi siempre taciturnos, tristes incluso; que no parezcan, como en otros lugares, felices del placer de estar juntos […] Me inclinaría a creer que esas cadenas non son tan dulces de soportar cuanto dificiles de evitar. (Delaporte, Voyageur françois, XVI : 294-296 ; MARTIN GAITE, 1987 : 196)
Femme et « cortejo » sont unis pas des chaînes et il y aurait donc transfert de la jalousie et des souffrances de la passion amoureuse au bénéfice de l’amant. Le « cortejo » est par essence ambigu et ces impressions exprimées par les voyageurs, notamment français, contrastent avec la littérature satirique qui fait apparaître ces hommes comme de vulgaires pantins sans virilité. Tantôt nous imaginons la femme soupirer en l’absence de son complice le plus fidèle, tantôt nous imaginons un interminable défilé d’amis confidents au service de la coquetterie de la belle. Quoi qu’il en soit, tout cela révèle l’amorce d’un changement dans les rapports homme/femme. D’une part, le mari curieux des activités de sa femme (MARTIN GAITE, 1987 : 161), jaloux et amoureux [6] devient ridicule, ce qui ne l’empêche pas d’éprouver une forme de résistance au moment de s’unir à ce nouveau modèle d’épouse, et d’autre part, les Bourbons rejettent le principe de la vengeance personnelle au nom du code de l’honneur en le condamnant fermement (MARTIN GAITE, 1987 : 157). Ce qui pourrait alors ressembler à un facteur positif d’émancipation pour l’épouse s’annule pourtant lorsque l’on tente d’observer les rapports entre la femme et son « cortejo ». Affranchie de la réserve à laquelle le mari traditionnellement la soumettait, la femme fait basculer la relation de domination à son avantage en exerçant une véritable tyrannie à l’égard de ce deuxième homme qu’elle introduit dans sa vie et que finalement elle dévirilise. La littérature représente presque toujours ce galant comme un petit-maître efféminé, ce qui est en parfaite cohérence avec la nature des préoccupations et des activités qu’il partage avec la femme. Son devoir de conversation qui, rappelons-le est à l’origine de sa fonction, le rapproche davantage de l’amie chère à qui l’on se confie que de l’amant. La perte de virilité de ces hommes inspire bien évidemment les plumes les plus caustiques : « La especie humana degenera tan visiblemente en Madrid que a la tercera generación los nietos de españoles robustos, membrudos y procerosos forman una especie de chuchumecos raquíticos, contrahechos y afiligranados, que parecen manequines o muñecos modelados por algún aprendiz » (Zamácola, 1796 : VII ; MARTIN GAITE, 1987 : 283). Le terme « muñeco », parfois remplacé par celui de « mueble » ou encore de « pelele » trahit une chosification du « cortejo » et par là-même une infantilisation des rapports entre la belle et son galant qui devient un jouet. Ajoutons à ce propos que c’est à cette époque que s’est opéré un changement de sens du terme « mono », voulant dire « singe » vers « mono » signifiant « joli », glissement dû au comportement presque simiesque de ce courtisan prêt à toutes les singeries pour faire le beau, jouer les jolis cœurs. Par ailleurs, si le principe de « cortejar », c’est-à-dire courtiser, induit par définition une relation de soumission du galant, qui en faisant la cour devient vassal, par rapport à la femme, il va donner à la femme, au XVIIIe siècle une autre forme de pouvoir. S’il lui arrive encore d’être perçue comme une forteresse à conquérir [7], la femme commence à prendre à son tour les armes pour gagner l’intérêt des « cortejos ». Au « recato » d’antan on préfèrera son attitude martiale :
Marcialidad es hablar con desenfado, tratar a todos con libertad y desechar los melindres de lo honesto, que eso de tender la ropa hasta el suelo, ocultar los semblantes de la gente con el tapado, exprimir les palabras con el rojo pudor de la vergüenza y no presentarse a todas horas y tiempos en los paseos públicos con cuatro o cinco cortejadores sólo se usaba en nuestras antiguas damas españolas. (Ramirez y Góngora, 1774 : 12 ; MARTIN GAITE, 1987 : 121)
Cette masculinisation de la femme et la féminisation ou animalisation du courtisan a certainement entraîné le dérèglement de la relation de séduction qui du même coup devient moins menaçante pour le mari. Comment dans ces conditions pourrait-on imaginer de donner un caractère érotique à ce grotesque prétendant. Pourtant, le doute quant à la nature de la relation entre l’épouse et son « cortejo » s’installe parfois, la très grande promiscuité entre un homme et une femme favorisant nécessairement l’éveil du désir. Le « cortejo » redevient alors un homme, en chair et en os, là il perd son innocence et son existence devient transgressive [8]. A partir du règne de Charles III, on peut même se demander si le mari ne voit pas, outre des intérêts économiques, quelques avantages à voir son épouse de libérer de certaines rigidités. L’encanaillement de l’aristocratie se justifie notamment par une curiosité certaine pour une pratique amoureuse populaire plus directe, moins figée par une pudeur jugée désormais démodée par certains maris frustrés [9]. Les dames adoptent l’impudence de ces femmes du peuple délurées appelées « majas ». A la relation extra-conjugale s’associe alors une nouvelle forme d’effronterie. Carmen Martín Gaite considère à ce propos que c’est à cette époque-là que le « cortejo » est devenu franchement adultérin. Difficile de vérifier ! Nous assisterions donc à une libération sexuelle autorisée par les conjoints. Il est toutefois intéressant d’observer que cette liberté dont peut soudainement s’emparer la femme s’associe très rapidement à la notion de « licencia », « libertinaje » dans la bouche des censeurs. Une dichotomie évidente entre l’aspiration à des désirs terrestres et le poids de la religion se dessine très nettement en ce siècle. Le thème du « cortejo » est d’ailleurs traité soit de façon satirique soit de façon presque clandestine. Il reste tabou. L’ambiguïté du « cortejo » n’a guère de crédit aux yeux des membres de l’Église, et pour cause, bon nombre d’entre eux semblent impliqués dans ces relations extra-conjugales. Les voyageurs nous racontent que la religion sert de couverture à la corruption des mœurs, notamment par le biais de ses fêtes [10] ou de ses murs et que les Espagnols cherchent l’amour « dans les temples. Souvent c’est dans les confessionnaux, dans les chaires, c’est sur des marches que l’on vient de baiser, où l’empreinte des lèvres paroît encore, que bientôt oubliant Dieu, la Vierge, les saints, les anges et l’univers entier, vingt à trente couples d’amans s’embrassent, se pressent, se compriment au pied du maître-autel » (Madame d’Aulnoy ; FERNANDEZ HERR, 1973 : 177). Un tableau aussi enflammé ne peut que perturber l’impression que nous avions d’une nation marquée par la pudeur… Si la peinture des moeurs que nous propose Madame d’Aulnoy est sans doute excessive, on sait en revanche qu’abbés et chanoines figuraient parmi les « cortejos » assidus de ces dames, l’arrivée sur la scène politique de l’abbé Julio Alberoni ayant favorisé l’introduction en Espagne de très nombreux abbés italiens aux caractéristiques proches de celles du « cortejo » et qui entraîna une révolution dans les mœurs religieuses de l’Église. Les fameux « abates » efféminés, présomptueux, incultes et girouettes sont des personnages récurrents de la littérature satirique, notamment du théâtre mineur [11]. Ils sont chaque fois animés de devoirs très terrestres qui les éloignent définitivement de leur mission spirituelle. Ils pénètrent sans difficulté dans les demeures, qui venant apprendre la musique, qui donnant un conseil vestimentaire. Toujours dans le secret des plus intimes confidences de ces dames qu’ils sont censés entendre en confession. La promiscuité induite par leur rôle de confesseur fut reconnue comme très nocive aux yeux mêmes de certains membres du clergé tels le père Pedro Calatayud : « Por más que la intención sea sana, en lo regular viene, por último, a degenerar en amor sensual y afición torpe » (calatayud, 1754 ; MARTIN GAITE, 1987 : 204). Drôle de pont que celui que jette le plaisir entre des représentants de l’Église et les fidèles ! L’adultère sévit dans tous les milieux et depuis bien longtemps mais le regard que l’on porte sur lui au XVIIIe siècle change. On l’impute à l’Église qui couvre ses méfaits et surtout à la noblesse dont on critique la perversion et qui représente un modèle dommageable au reste de la société. Il n’est plus seulement un péché mais risque de corrompre la société. L’ambiguïté du « cortejo » lui vaut d’être tantôt accepté comme un mal nécessaire à la survie de l’institution matrimoniale et même à la bonne santé de l’industrie par la consommation qu’il favorise, tantôt perçu comme élément subversif qu’il fait à tout prix ridiculiser. Le fantoche détrône alors le traditionnel cocu dans la littérature. Ce n’est finalement pas tant la relation adultérine que l’on condamne mais bien plutôt celui qui justifie la relation. Pourquoi centrer la polémique sur lui tout en autorisant son existence ? Si le « cortejo » peut finalement sembler distraire les femmes de leur manque réel de liberté, en revanche, la ridiculisation de la pratique adultérine sert d’exutoire face à la peur de voir la désobéissance morale devenir transgression sociale.
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Pour citer cet article : mauclair, Patricia (2009), « Le “cortejo”, un adultère consenti ? », Lectures du genre nº 6 : Género, transgénero y censura.
http://lecturesdugenre.fr/lectures_du_genre_6/mauclair.html
