NOTES
[1] « Cet espace parisien se découpe en une géographie mentale et sentimentale autour de repères qui reviennent comme autant de motifs picturaux, de thèmes musicaux », selon Jean-Pierre Arthur Bernard (bernard, 2004 : 14).
[2] Je cite les pages de l’édition espagnole, mais je donne aussi la traduction française de Claude Bleton, excepté les prénoms arabes, dont je garde la translittération espagnole (Lajdar pour Lakhdar, par exemple) pour en garder tout le suc original par rapport au texte espagnol. Par rapport aux traductions possibles de ce titre, le narrateur propose dans le cours du livre d’écrire, par exemple, une Bitecomédie ou Zobicomedia (goytisolo, 2002 : 183), ce dernier titre étant pertinent, car le mot « zob » – ou « zobi » – pour désigner le sexe masculin est d’origine arabe, et qu’il est beaucoup question d’Arabes dans ce livre. Sur la Carajicomedia goytisolienne, on peut lire, entre autres : « El pozo de la tradición: la Carajicomedia de Juan Goytisolo o un kamasutra homotextual », de Marta E. Altisent (altisent, 2006).
[3] Une scène de Carajicomedia évoque d’ailleurs le Théâtre du Gymnase (goytisolo, 2000 : 224), Boulevard de Bonne-Nouvelle, à quelques centaines de mètres du domicile parisien de Juan Goytisolo, et une autre le quartier du métro Strasbourg-Saint Denis, lui aussi tout proche.
[4] Le personnage « principal » de Carajicomedia affirme : « [quería] ir a lo mío en los hoteles por horas del “Dix-huitième Arrondissement” » (goytisolo : 2000 : 212). De nos jours, il y a encore quatre de ces hôtels rue Ramey, dont trois ont une clientèle très populaire. Et si certains d’entre eux affichent « hôtel à la journée », il ne serait pas étonnant que des chambres puissent toujours y être louées à l’heure.
[5] Un seul exemple, dans le récent essai de Juan Goytisolo, El lucernario. La pasión crítica de Manuel Azaña, où l’auteur parle de « la emergencia de una homosexualidad, solapada entonces, al calor de [sus] merodeos por los cafetines de Barbès y el bulevar de Rochechouart » (goytisolo, 2004 : 55).
[6] Par exemple, celles d’Ann Harbor ou de New York, ville où il connaît aussi (surtout ?) les saunas de la grande époque pré-SIDA des seventies. Hantant le West Village, le quartier gay de New York, en compagnie de Néstor Almendros ou de Reinaldo Arenas, et entrant par exemple dans le sauna de Saint Mark’s Place, le narrateur s’y avoue fasciné par le mélange des races, au point de le dire, en français dans le texte : « toutes races confondues » (goytisolo, 2000 : 87). Malgré tout, il déclare qu’il n’y a pas fait ces fameuses et si riches rencontres homosexuelles parisiennes, délaissant la sexualité sado-masochiste alors particulièrement en vogue ces années-là dans les grandes villes américaines.
[7] La théorie queer, née aux Etats-Unis en 1990, est un mouvement intellectuel et militant qui décloisonne les identités perçues comme marginales, s’opposant notamment à l’existence d’une communauté gay monolithique. Elle préfère parler d’identité en mouvement et refuser tout classement normatif. Enfin, elle prend la défense de toutes les minorités, du point de vue de l’orientation sexuelle, mais aussi du genre (cf. les femmes, les transsexuels) ou de la race, préférant les mêler et les conjuguer de manière indifférenciée pour lutter contre la pensée majoritaire, orthodoxe et instituée. Cf. les articles de Didier Eribon, « Queer », « Queer (Théorie) » et de Xavier Lemoine, « Queer (Action) » (eribon, 2003 : 393-397) ; et aussi l’article « Queer », dans le dictionnaire de A. MIRA (mira, 1999 : 601-602). On verra dans la suite de ces lignes dans quelle mesure l’écriture de Carajicomedia ressortit au queer.
[8] Je ne reviens pas sur cet aggiornamento, car on lit tout cela de la plume même de l’auteur dans Coto vedado (Chasse gardée) et En los reinos de taifa (Les royaumes déchirés) (goytisolo, 1985 et 1986).
[9] On lira aussi, de Goytisolo, la relecture soufie et à l’époque du SIDA de Saint Jean de la Croix, dans (goytisolo, 1988).
[10] Ecrire « J. G. », c’est ce que fait Goytisolo lui-même dans une autre (auto-)fiction, El sitio de los sitios (1995).
[11] L’auto-ironie est maximale, dans ce livre, où le narrateur donne la parole à ses détracteurs, qui l’accusent de vouloir « abrumar[les] con sus historias de ligues santos » (goytisolo, 2000 : 106). Il se moque aussi des jugements possibles sur ce livre : « ¡Todo eso es un magma! / [...] / ¡Otra vez la exaltación del macho, del jayán peludo ! / [...] / Un texto circular, reiterativo » (goytisolo, 2000 : 105).
[12] Le lien entre Genet et Goytisolo, amis dans la vie, est d’autant plus marquant que le narrateur de Carajicomedia reconnaît n’avoir croisé de connu, dans ces vespasiennes parisiennes, que Genet et Goytisolo ! (goytisolo, 2000 : 78)
[13] Le narrateur parle de rencontres sexuelles avec des Turcs : il en va donc de même pour ces immigrés turcs, arrivés à Paris, quant à eux, plutôt dans la seconde moitié des années 70, et qui sont vantés, comme on le sait, dans d’autres ouvrages de Goytisolo, dont Estambul otomano (1989) et Aproximaciones a Gaudí en Capadocia (1992). Le narrateur parle à leur propos de véritable « révélation », avec leur corps costaud et leur grosse moustache, de nouveau appendice hautement « culturel » et sensuel pour le protagoniste (goytisolo, 2000 : 62).
[14] L’ouvrage de G. Champeau propose des développements très pertinents sur les émois amoureux latents, lisibles dans les premiers Goytisolo.
[15] L’homosexualité dans les pays musulmans, condamnée par l’Islam, est néanmoins relativement répandue, mais de manière cachée et taboue : elle est vécue comme passagère, non exclusive, et doit être pratiquée sur le mode actif pour avoir une chance d’être tolérée, et d’abord par l’individu lui-même… Sur le rapport avec la religion, de ce point de vue-là, on notera que la narrateur reconnaît avec gourmandise et délectation tomber, parfois, sur des « Mahométans » qui lisent le Coran, mais que cela n’empêche pas de forniquer !
[16] Sujet du Tricks de Renaud Camus que, en son temps, Roland Barthes, amateur caché – pour le grand public – de ces « tricks » gays, accepta de préfacer (camus, 1979). On peut considérer cette Carajicomedia goytisolienne comme un anti-Tricks, car les rencontres goytisoliennes, pour être sexuelles et pas amoureuses, stricto sensu, ne sont absolument pas, pour autant, anonymées ou indifférenciées.
[17] Ce haut lieu de la drague homosexuelle – entre autres quêtes de plaisirs – pour écrivains et intellectuels français en goguette, ou occidentaux en général, est le lieu textuel de Don Julián. La ville de Tanger est également évoquée dans le tout dernier chapitre (« X: Encontronazo final ») de Carajicomedia, avec la figure de Mohamed Choukri, écrivain que Paul Bowles fit découvrir à l’Occident, ainsi qu’une évocation de la célèbre Librairie des Colonnes des sœurs Gerofi ou encore le Café de Paris. Le lien entre la capitale française et la grande ville marocaine, cosmopolite et interlope, d’autrefois (et encore d’aujourd’hui, en partie) est assuré par les retrouvailles in situ du « héros » avec ses « anges », Lajdar ou Buselham. Ces passeurs de plaisir, d’émotion et de leur propre culture font découvrir à « J. G. » les pays dont ils sont issus : d’où les voyages de Juan Goytisolo, comme il le reconnaît, en Afrique du Nord, à Istanbul ou au Caire.
[18] Señas de identidad, Don Julián et Juan sin tierra.
[19] « […] me uní a una vistosísima banda de pájaros ») (goytisolo, 2000 : 156).
[20] Mais aussi, par ironie et inversion, le narrateur s’adresse à un « piadoso lector » (goytisolo, 2000 : 110).
[21] À deux pas des endroits où Ramón Gómez de la Serna, juste un demi-siècle plus tôt, s’excitait, lui, sur les premiers strip-teases de Colette.
[22] N’oublions pas que, malgré une tolérance discrétionnaire et toute relative des autorités, l’homosexualité ne cessera d’être pénalisée qu’en 1981.
[23] « mi período de mili-tante » (goytisolo, 2000 : 168).
[24] Le camp, étudié entre autres par l’Américaine Susan Sontag, amie de Goytisolo, dans ses célèbres Notes on camp dès 1964, est, selon l’article signé par Pascal Le Brun-Cordier, « l’humour “folle”, le travestissement provocant, l’artifice revendiqué, l’autodérision outrageuse, la théâtralisation parodique… Comme le dandysme, dont il est un peu l’avatar postmoderne, le camp est tout autant une esthétique qu’une éthique, une micro-culture hyper-référencée qu’une stratégie oblique de résistance aux normes » (ERIBON, 2003 : 92).
[25] Ces « nonnes masculines », activistes politiques à l’humour très camp, sont apparues en 1980 à San Francisco, et seulement en 1990 à Paris (Le Talec, 2003 : 442). Ici aussi, Juan Goytisolo anticipe, comme pour les « gazolines », et mélange les dates, comme il le fait d’ailleurs tout au long de sa Carajicomedia.
[26] On reprocha à Barthes, d’ailleurs, de ne jamais avoir pris fait et cause, à la différence d’un Foucault, ou d’un Sartre pourtant hétérosexuel, pour la défense de la cause homosexuelle, alors qu’il était une figure élégante et triste du « milieu gay » parisien.
[27] Dont la préface à Tricks, citée plus haut.
[28] Même si l’on sait, d’après son journal intime et plusieurs témoignages, que Barthes souffrait d’une solitude incommensurable, persuadé de n’être pas digne d’être aimé, ni désiré, se trouvant laid et se pensant obligé de recourir à des gigolos. Il se rendait lui aussi à Tanger en quête de garçons, comme on l’apprend, entre autres, dans le documentaire mélancolique d’Edgardo Cozarinsky, Fantômes de Tanger (1997).
[29] Autoproclamé « Palais du Cinéma », chef-d’œuvre de l’art déco à tendance coloniale-orientaliste, pas loin du mastaba égyptien, et décoré de fresques en mosaïques dorées et colorées, il date de 1921 et sa façade est classée. En plus du cinéma, il vit débuter Dizzy Gillespie, Gilbert Bécaud et Charles Aznavour. Comme de nombreux cinémas des boulevards, mais échappant néanmoins miraculeusement à la démolition, il ferme dans les années 80 – précisément, en 1986 –, date de la crise du cinéma populaire et de ses salles de quartier, due à l’apparition de la vidéo. L’apparition concomitante du SIDA a également poussé à la fermeture effective de bon nombre de ces lieux, où se croisait une faune en quête de plaisirs rapides et répétés. Aujourd’hui, la Mairie de Paris et son maire gay, natif de Bizerte, projette d’en faire une grande salle culturelle dédiée aux cinémas et aux musiques d’Orient et d’Amérique Latine : juste retour des choses… et projet que Goytisolo ignorait quand il écrivit son livre. Dans un quartier qui regorgeait alors de cinémas, on peut citer aussi, entre autres multiples exemples, le « Palais de Rochechouart », au n° 56 du Boulevard éponyme, qui a cédé la place à un magasin Darty, ou le « Paramount Théâtre », au n° 90 du Boulevard de Clichy, remplacé par un Castorama.
[30] Les êtres peints par le peintre symboliste belge Fernand Khnopff, par exemple, peuvent eux aussi être vus comme queer, et la peinture de Khnopff procéder de ce même mouvement, avant l’heure, s’entend là aussi. Cf. « Qu’est-ce que l’androgyne, sinon la pluralité des sens ? […] Sinon le tremblé que j’évoquais à propos des remarques de Barthes sur le Symbole ? Sinon la désignation très précise de ce qui se “joue” entre le tout de ce que dit Khnopff à propos de sa production, et ce tout auquel il fait référence lorsqu’il avoue, devant ce tout du discours, sa méconnaissance, sinon – sur le terrain des significations – son impuissance ? » (JUIN,1980 : 37). C’est l’auteur qui souligne. Je choisis cette réflexion pour établir, d’une part, que le queer n’est pas à circonscrire à une époque, même si le terme est récent, et d’autre part, qu’il est à relier à l’incertitude même du sens en jeu dans certaines périodes de l’art troublées et incertaines comme leur contexte de production (comme par exemple la fin du XIXe siècle, période clé pour les figures de l’androgyne, du bisexuel, voire du polysexuel).
[31] Autre référence littéraire – et religieuse –, qui revient souvent dans Carajicomedia, le Kempis est le titre courant, en espagnol, de la Imitación de Cristo [Imitatio Christi] écrite en latin vers 1473 par le théologien allemand Thomas HEMERKEN, dit en espagnol Tomás de Kempis, car né à Kempen (All.). En français, le titre est L’imitation de Jésus-Christ. L’ouvrage est très connu en Espagne et a servi de source d’édification spirituelle à des générations d’Espagnols, dont le jeune Goytisolo, sous le franquisme.
[32] Biologiquement, d’ailleurs, le Robert nous apprend que la « conjugaison » est, très spécifiquement, un « mode de reproduction sexuée, chez des micro-organismes unicellulaires, caractérisée par l’union de deux individus semblables (sic) se comportant comme des gamètes (distinct de la fécondation) », c’est-à-dire un type d’union revendiquée depuis toujours par Goytisolo.
[33] Rappelons néanmoins que, dans les années 50-60, le « gay Paris » ne voulait pas dire le « Paris gay » ou homosexuel, mais le Paris des plaisirs pour touristes étrangers, censé représenter l’âme joyeuse et festive des Français. Le circuit passait tout de même, déjà, par le Moulin Rouge et Montmartre.
[34] Cf. MENDES-LEITE, Rommel et BUSSCHER de, Pierre-Olivier, Back-rooms. Microgéographie sexographique de deux back-rooms parisiennes (MENDES-LEITE & BUSSCHER, 1997).