CRITIQUE LITTÉRAIRE FÉMINISTE ET PARATOPIE



Alicia N. SALOMONE

Université du Chili, Centro de Estudios Culturales Latinoamericanos



Texte, contexte et paratopie


Dans son essai Le contexte de l'oeuvre littéraire. Enonciation, écrivain, société (1993) Dominique Maingueneau propose une réflexion pointue sur la complexité des articulations analytiques que l’on peut établir entre texte et contexte ; articulations qu’il convient de mettre en perspective avec les avancées de la théorie critique féministe contemporaine. Historienne de formation, je n’ai jamais pu considérer l’œuvre littéraire de façon immanente, c’est-à-dire comme un univers clos, autosuffisant, et renfermant en son sein toutes les clefs de sa compréhension. Par ailleurs, ma pratique des études littéraires, nettement influencée par la lecture de Mijaíl M. Bajtín (1990), m’a fait prendre conscience plus encore des écueils d’une approche mécanique des textes, qui ne les considérerait que comme de simples reflets d’une réalité qui leur serait extérieure, installant en cela une logique de dérivation, problématique et improbable, entre deux entités ontologiquement différentes. Enfin, mon affinité avec les études féministes m’impose constamment de tenir compte de la nécessaire mise en relation entre matière littéraire et société, entre subjectivité et culture, sans laquelle aucun projet de critique féministe ne peut s’ancrer de façon appropriée.


À cet égard, dans le champ de la critique littéraire féministe, et pour en venir au dialogue que je souhaite établir avec les propositions de Dominique Maingueneau, les apports de la théoricienne nord-américaine Elaine Showalter me semblent tout particulièrement pertinents. Celle-ci, depuis la « gynocritique », a développé depuis les années 70 une réflexion soutenue sur la question de la femme comme auteure. Dans ce cadre, Showalter se propose d’aborder l’étude de l’écriture des femmes depuis des axes d’analyse multiples. Parmi ceux-ci, il convient de mentionner : l’analyse des styles et thématiques qui apparaissent dans ces textualités ; celle des structures et genres auxquels les femmes ont recours de façon récurrente ; celle de la psycho-dynamique de la créativité féminine ; celle des trajectoires individuelles et collectives, ainsi que des lois qui régissent la construction d’une tradition littéraire chez les femmes (SHOWALTER, 1999 : 82). Chacun de ces aspects est abordé en fonction de la trame culturelle dans laquelle ces écrits sont produits et reçus ; Showalter concevant cette culture comme étant traversée par une différenciation sexuelle hiérarchisée, entre ce qui est conçu comme masculin ou féminin.


Je m’attacherai ici à analyser les affinités éventuelles entre la perspective gynocritique d’Elaine Showalter sur l’écriture de femmes et les propositions de Dominique Maingueneau concernant les liens entre texte et contexte, en particulier grâce au concept de paratopie. Dans un second temps, je m’attacherai à observer, à partir du croisement de ces regards critiques, certaines figures de la paratopie que l’on peut déceler dans le discours critique féministe en Amérique latine, et plus particulièrement au Chili. Il est impossible de comprendre ce discours critique sans tenir compte des coordonnées socio-culturelles dans lesquelles il se constitue. Celles-ci, dans le cas particulier du Chili, renvoient aux conditions socio-politiques et culturelles qui se sont imposées dans le pays à partir du coup d’état militaire de 1973 et qui, à de nombreux égards, perdurent à l’heure actuelle.


Maingueneau propose une conceptualisation de la communication littéraire particulièrement éclairante, la concevant comme un dispositif dans lequel s’intègrent à la fois l’auteur, le public lecteur et l’œuvre, sans pour autant négliger le support matériel des textes. Selon cette approche, le genre littéraire est envisagé comme faisant partie intégrante du message, ce qui évite d’établir une séparation tranchée ou arbitraire entre la vie de l’auteur et sa position sociale en tant qu’écrivain. De la sorte, la subjectivité créatrice peut être pensée de façon étroitement liée à l’activité d’écriture, situant les processus de légitimation littéraire dans le cadre des normes qui régissent le fonctionnement d’une institution culturelle donnée (MAINGUENEAU, 1993 : 20). Les formulations de Maingueneau, cependant, ne semblent pas tenir compte de la façon dont entrent en jeu les codes culturels normatifs qui régissent le masculin et le féminin, ce qui a pourtant une incidence décisive sur les connotations que prennent les conventions littéraires. De ce point de vue, ses conceptualisations pourraient être enrichies et complétées à la lumière des théories féministes, en particulier grâce à une collaboration avec les propositions gynocritiques. En combinant ces deux regards, l’on pourrait étudier, par exemple, comment les codifications sexo-génériques opèrent au plan de l’énonciation des textes, par le recours à différents genres littéraires et discursifs, par le choix des thématiques ou dans les rapports entretenus avec diverses tendances littéraires. De même, on pourrait observer comment celles-ci sont déterminantes pour la configuration « d’horizons d’attente donnés » (JAUSS, 1993 : 57). Cela, à son tour, affecte les processus de réception critique des textes et conditionne l’accès différentiel des hommes et des femmes à la légitimité de leur production artistique, et, finalement leur incorporation (ou non) dans la tradition et le canon littéraires.


Dans la droite ligne de cette problématique des rapports des auteurs aux institutions littéraires, et en ayant recours au croisement entre la socio-critique de Maingueneau et la gynocritique féministe, il serait également intéressant d’aborder les modalités de l’insertion de la figure de l’auteur ou de l’auteure dans un champ littéraire donné, lui-même inscrit dans un champ social et politique historiquement configuré (BOURDIEU, 1997 : 63-64 ; 71) et situé dans une zone de contact, entre l’autonomie des langages esthétiques et le besoin d’entrer en relation avec d’autres domaines de l’activité et de la discursivité sociales. À cet égard, comme l’affirme Maingueneau, le créateur nourrit son œuvre du caractère radicalement problématique de cette double appartenance aux champ social et littéraire. Il articule ainsi une énonciation qui est marquée par l’impossibilité même de se stabiliser dans un lieu fixe et définitif. C’est cette localisation paradoxale, faite de négociations permanentes entre le lieu et le non lieu, que Maingueneau nomme « paratopie » et qui, selon les époques, et les auteurs, a pu revêtir des formes très diverses, depuis la paratopie propre à la République des Lettres, au café littéraire du XIXè siècle, où convergent pratique d’écriture et marginalité sociale (MAINGUENEAU, 1993 : 28).



La configuration du lieu instable (« paratopique ») du féminin en écriture


Il est vrai que, depuis l’époque moderne plus particulièrement, la place de tout écrivain se situe dans cet espace paradoxal, mouvant et instable, tiraillé qu’il est entre l’importance spirituelle qu’il assigne à sa propre tâche et la dévalorisation ou méfiance que la société établie projette sur celle-ci (et, par extension, sur son auteur). Or, comme s’attache à le démontrer la critique féministe internationale depuis plusieurs décennies, la situation d’instabilité de la femme auteur dans les espaces de production littéraire et intellectuelle est plus évidente encore. Tant pour le dénommé féminisme de l’égalité que pour celui de la différence, la marginalité intellectuelle et sociale des écrivaines est un phénomène qui s’explique par la subordination dont les femmes et le féminin ont été, historiquement, victimes. Ainsi, dans l’ordre socio-culturel androcentrique, la participation et la reconnaissance des femmes dans le champ du savoir institutionnalisé est problématique (MOI, 1998). Cependant, comme le remarque la critique chilienne Adriana Valdés, cette réduction à une position subalterne semble redoublée dans le cas des femmes latino-américaines, dans la mesure où leur marginalité (leur façon d’être hors-cadre par rapport aux systèmes de pouvoir et de représentation) doit être comprise comme une accumulation de motifs d’exclusion (VALDÉS, 1995 : 188). C’est une conséquence historique de l’ordre patriarcal occidental, mais d’autre part, cela est aussi lié à la position qu’elles occupent en tant que sujet intellectuel, énonçant depuis une localisation périphérique dans la division internationale des savoirs.


Resignifiée depuis cette optique, la position de la femme intellectuelle latino-américaine apparaît comme étant traversée de tensions multiples et d’exclusions, et c’est depuis ce lieu que Valdés lit Gabriela Mistral, en particulier son recueil de poèmes Tala (1938). Elle met alors en évidence la précarité, la fragmentation, l’ambivalence du sujet énonciateur, qui, plus qu’affirmer, semble chercher à déconstruire toute marque identitaire figée ou pleine, qu’elle soit d’ordre national, régional ou sexo-générique. Par ce biais, Valdés fait émerger un sujet mistralien qui s’exile, se dissout, se brise et qui, nécessairement, apparaît en tension face aux systèmes de pouvoir dans lesquels il s’inscrit. À cet égard, Adriana Valdés avance :


[L]a propuesta es ver Tala como “encontradas piezas” […] de una identidad particularmente difícil. Collages, yuxtaposiciones, extrañamientos, exilios, desplazamientos: codos para el miedo, nexo y énfasis. Un sujeto extranjero, culturalmente migratorio, ubicado en la intersección de culturas distintas y haciendo entre ellas sus movidas de supervivencia: un sujeto particularmente latinoamericano, no en su afirmación, en su despojo. Un sujeto particularmente mujer. En el sentido, también de un sujeto ajeno a los sistemas de poder, sujeto en corral ajeno, que hasta en poesía pide permiso. […] Tala es el escenario donde ese sujeto mujer dejó las huellas de su lucha por constituirse, y las huellas también de los diversos sistemas de poder contra los cuales se erigían esas sucesivas construcciones de subjetividades alternativas. (VALDÉS, 1995 : 226)


Attachées à caractériser le lieu d’énonciation qui se met en place dans les textes d’écrivaines latino-américaines, de nombreuses lectures critiques ont dégagé la présence de représentations qui renvoient à ceux-ci comme des territoires étrangers, déplacés ou frontaliers. Cet espace, les énonciatrices le définissent, parfois non sans ironie, comme un lieu (in)approprié ou approprié envers et contre tout, auquel elles accèdent sans droit de cité. La critique a contribué à installer cette idée, proposant une série d’images ou de métaphores qui tentent de nommer ou de faire allusion à cette instabilité ou incertitude. Eliana Ortega, par exemple, a proposé de définir la situation des femmes dans le champ littéraire latino-américain par l’expression « pas tout à fait à l’intérieur » (« no del todo adentro »), faisant allusion au jeu que, avec plus ou moins de succès, pratiquent les écrivaines, oscillant autour des limites de la légitimité intellectuelle (ORTEGA, 1996 : 169). Adriana Valdés, quant à elle, installe la notion de « parole dans la cour des hommes » (« palabra en corral ajeno », VALDÉS, 1995 : 226), pour rendre compte d’une écriture qui, dans l’institution littéraire, doit toujours solliciter le droit d’admission et d’acceptation sur le long terme. A ces images, nous pourrions en ajouter d’autres qui, tout en disant le statut liminaire de l’écriture, font allusion au risque et à la précarité des conditions d’énonciation des femmes. C’est ce qui se produit, par exemple, avec la conceptualisation de « ruses du faible » (« treta del débil »), que Josefina Ludmer utilise, dans un texte désormais classique, pour définir la stratégie d’énonciation de Sor Juana Inés de la Cruz dans sa confrontation avec l’Église impériale de la contre-réforme (LUDMER, 1985 : 47-55). Cette notion est proche de celle de « sujet en fuite » (« sujeto en fuga »), de sujet qui se dissimule derrière différents masques, que perçoit Adriana Valdés dans Tala (VALDÉS, 1995 : 223) et que lit Darcie Doll dans la correspondance amoureuse de Mistral à Manuel Magallanes Moure, y voyant la preuve du désir de l’énonciatrice d’échapper à toute tentative de réduction à une identité féminine prédéterminée (DOLL, 2004 : 158). Dans ces jeux de masque, Sylvia Molloy dévoile également la stratégie de Delmira Agustini, poète uruguayenne qui, en utilisant la présentation pseudo innocente de « la nena » ou de la fille prodige, parvient (du moins pour un temps) à mettre en circulation un projet poétique transgresseur qui a inversé, ouvertement et de façon provocatrice, les rôles assignés aux hommes et aux femmes sur la scène érotique moderniste (MOLLOY, 1985 : 60).


Pour ma part, je souhaiterais revenir une fois encore sur Gabriela Mistral car, de mon point de vue, sa figure exprime très clairement le lieu paratopique (paradoxal) dans lequel se retrouvent les écrivaines latino-américaines, surtout (bien que pas uniquement) pendant la première moitié du XXe siècle. Le paradoxe devient d’autant plus visible si l’on songe qu’il s’agit d’une poète qui, tandis qu’elle recevait la plus haute reconnaissance internationale en obtenant le Prix Nobel de Littérature en 1946 et, alors même qu’elle représentait son pays en tant que diplomate de carrière, ne jouissait pas, au Chili, de ses pleins droits politiques. Tenant compte de ces éléments, on ne peut que mettre en perspective les conditions dans lesquelles a lieu la production des textes mistraliens avec la présence de certaines images, surtout dans sa poésie. Ces représentations – qui peuvent émerger parfois de façon ouvertement dissidente – renvoient de façon très claire à cette (im)pertinence féminine, et à sa localisation liminaire, frontalière, aux confins des savoirs institutionnalisés et des structures de pouvoir.


Ces figures, nous les trouvons surtout dans ses livres de maturité (Tala, Lagar, Lagar II, Poema de Chile), et parmi celles-ci se dégage, par exemple, le portrait de l’étrangère, de Tala (« La extranjera », 1938) : une femme dont la diction laisse percevoir « un arrière-goût de mers barbares », et dont la langue, « haletante et gémissante », n’est comprise que par des « bestioles » (MISTRAL, 1989 : 97) [1]. Ce sont là autant de caractéristiques qui dessinent un sujet qui, ni par son langage ni par sa subjectivité, ne semble disposer d’une place légitime dans une communauté nationale imaginée. Cette dernière condition est réitérée, sous une autre forme, à travers une autre figure du recueil : celle de l’exilée, du poème « País de la ausencia » (1938), qui ne peut retourner dans le territoire de la patrie, l’ayant abandonné pour assumer une errance perpétuelle. Un tel type de vie semble la dépouiller des sensations et souvenirs associés à ce lieu des origines, la conduisant à s’adonner à une évocation rétrospective qui devient de plus en plus vague et confuse : « Guedejas de nieblas / sin dorso y cerviz, / alientos dormidos / me los vi seguir, / y en años errantes / volverme país, / y en país sin nombre / me voy a morir » (MISTRAL, 1989 : 96).


Parmi ces représentations féminines, marginales et agoniques, nous ne pouvons laisser de mentionner celles qui peuplent la série de « Locas mujeres » de Lagar (1954): la fugitive, l’insomniaque, celle qui marche, qui perd pied, l’humiliée, l’abandonnée, la désirante, la danseuse. Nous ne pouvons pas non plus omettre, dans Poema de Chile, cette voix poétique qui fait retour, tel un fantôme depuis les tresfonds, pour remonter et défaire le territoire aux côtés de la Gea et d’un enfant du désert de l’Atacama et, dans ce trajet, concevoir un projet de nation non excluant : tâche politique que Mistral jugeait nécessaire dans un pays qui traînait un héritage historique lourd de marginalisations sur le plan ethnique, de classe et sexo-générique. Enfin, et ne serait-ce que pour clore une révision qui pourrait être bien moins brève, je souhaiterais reprendre une auto-représentation de la poète, dans le poème « Todas íbamos a ser reinas » (Tala), où la voix poétique évoque une figure distante, une certaine « Lucila que hablaba a río, / a montaña y cañaveral » (MISTRAL, 1989 : 101). Une jeune femme qui, rapidement en butte avec le monde du fait de sa distance face au féminin canonique (une norme qui, pour son malheur, suivent encore ses amies d’enfance), déclare prendre la décision d’habiter dans « les lunes de la folie », soit dans l’écriture, pour accéder  à un « règne de vérité » (MISTRAL, 1989 : 101) [2]. Cependant, l’accès à ce domaine semble se faire également, comme cela apparaît dans les portraits mentionnés plus haut et dans la vie même de Mistral, au prix de l’étrangeté et de la solitude.



La critique féminine et sa représentation « paratopique ».


Ayant passé en revue certaines des représentations paratopiques que nous livrent les textes littéraires de femmes, et que la critique féministe latino-américaines a pu détecter par ses analyses, je souhaite me pencher maintenant, avec un souci métacritique, sur l’espace de la critique elle-même. Le but est de l’observer, non plus en termes de cadre interprétatif et procédés face au matériel qui constitue son objet d’analyse, mais depuis une perspective qui tienne compte du lieu d’énonciation du discours critique lui-même, et du lien de celui-ci avec les conditions d’énonciation desquelles il émerge. Il me semble pertinent d’observer cet espace discursif car, après trois décennies d’histoire, la critique féministe latino-américaine contemporaine a obtenu une consistance qui autorise à l’envisager comme un espace aux contours plus ou moins définis [3].


Le développement de ce corpus critique est la conséquence d’un travail systématique qui se projette, au moins, selon trois directions confluentes. D’une part, ce travail a consisté à relire de nombreuses auteures canoniques (Sor Juana Inés de la Cruz, Delmira Agustini, Gabriela Mistral ou Alfonsina Storni, pour ne citer qu’elles), ce qui a permis de resignifier de façon radicale le discours émanant de leurs textes et la compréhension de leur rôle dans les espaces intellectuels dans lesquels elles se sont inscrites respectivement. En outre, la critique féministe a contribué à stimuler l’intérêt pour les textes de femmes et à mettre en circulation l’analyse d’œuvres non canoniques du passé et du présent. Mais, outre ce travail de réinterprétation, la critique féministe latino-américaine a exploré et élaboré des concepts et catégories propres, dans le but de rendre son travail plus productif. Elle a mené cette entreprise grâce à une série d’appropriations et de resignifications des théories critiques provenant de la théorie féministe internationale, dans ses différentes variantes (de l’égalité, de la différence, modernes et postmodernes, du centre et de la périphérie, du féminisme « de couleur », etc.). Enfin, elle a installé un dialogue avec la théorie critique latino-américaine, qui des divers courants marxistes à la critique de l’hétérogénéité proposée par Antonio Cornejo Polar (CORNEJO POLAR, 1982), a signalé les spécificités qu’implique le fait d’écrire dans un continent traversé de relations coloniales et néo-coloniales qui ont structuré des différences sociales hiérarchisées de façon très aiguës, tant en termes de classe que d’ethnie. C’est ce point de vue que la critique féministe souhaite compléter, accentuer, ou éventuellement mettre en tension, grâce aux analyses dérivées de la théorie de genre (OYARZÚN, 1992 ; SALOMONE, 2007).


Comme nous le disions plus haut, la critique féministe, au Chili, et plus largement, en Amérique Latine, s’attache à mettre en circulation une série de représentations – dans de nombreux cas empruntées aux écrivaines elles-mêmes – qui mettent en évidence le caractère ambigu du féminin en écriture. Ceci dit, à mon sens, ces mêmes métaphores pourraient être également lues comme autant de modes d’auto-représentation ; c’est-à-dire comme des formes à travers lesquelles, tout en parlant des femmes, la critique féministe se nomme également elle-même. De ce point de vue, et au-delà des résultats évoqués plus haut, la critique féministe latino-américaine met également en évidence ses faiblesses et sa précarité, en tant que savoir qui, en général, rencontre des difficultés pour s’imposer dans les champs intellectuels de notre région. Pour cette raison même, elle tend à apparaître comme un espace périphérique, latéral, bien souvent situé « à mi-chemin » entre une insertion provisoire dans le champ académique et une vocation d’engagement politique qui cherche à tendre des ponts avec l’espace social, depuis lequel peuvent également surgir des réserves face à l’institutionnalisation académique du féminisme. À ces tensions, auxquelles se trouve confrontée dernièrement la critique féministe latino-américaine, s’ajoute l’impact d’une néo-libéralisation croissante de nos sociétés sur le plan éducatif, et le désintérêt pour former des individus, hommes et femmes, qui soient capables de prendre position de façon critique face à leur milieu. Dans ces conditions, le déploiement d’un projet critique féministe, dans quelque dimension que ce soit, semble aujourd’hui plus complexe et plus difficile que lors des décennies passées.


Dans ce contexte, nous ne pouvons penser l’identité de notre critique féministe qu’en termes de conflit et de contradiction. Elle dessine un lieu d’énonciation qui, de mon point de vue, doit être compris dans le cadre des conditions qui le constituent et qui ont une incidence sur la configuration et les formes que prennent ses discours. À cet égard, il convient de rappeler le moment d’émergence de la critique littéraire féministe au Chili, soit pendant la dictature de Pinochet, dans le cadre de laquelle a été lancée la tentative explicite de re-domestiquer les femmes et de les rendre fonctionnelles à des objectifs nationalistes et maternalistes (OBREGÓN, 2001 : 305-339). Dans ce contexte, de toute évidence défavorable, a émergé, cependant, un mouvement d’opposition de femmes et féministe qui, dans la moitié des années 80, a contredit les projets dictatoriaux, grâce à la double revendication d’une démocratie « dans le pays et à la maison ». À son tour, et en rapport étroit avec les luttes de ce mouvement social, se constitue un espace de réflexion critique féministe sur la littérature, l’art et la société, dont l’impact, à travers les œuvres d’auteures comme Adriana Valdés, Raquel Olea, Julieta Kirkwood et Nelly Richard, pour ne citer qu’elles, perdure de nos jours.


Un des événements significatifs quant à la visibilisation de cet espace émergent a été, sans aucun doute, l’organisation du Premier Congrès International de Littérature Féminine Latino-américaine. Cette rencontre de littérature et de critique, qui a eu lieu Santiago du Chili en  1987, a permis de fédérer une série d’initiatives en gestation, portées par le processus de démocratisation sociale et politique que connaissait le pays. Dans ce cadre, la critique féministe, en créant explicitement un lieu d’énonciation inévitablement marqué par le conflit national, a non seulement cherché à se désigner comme un des acteurs intervenant sur la scène publique, mais l’a également fait avec la conviction qu’il était nécessaire d’établir des liens et des résonances avec d’autres voix du continent qui, dans divers contextes nationaux, avaient des quêtes similaires. C’est ce que mettent en évidence les mots de Diamela Eltit, une des écrivaines qui ont participé à la séance inaugurale, revendiquant explicitement une approche spécifique de la littéraire de femmes et le déploiement d’une critique qui mette en évidence dans les textes les multiples différences qui les caractérisaient. C’est cette complexité même qui rendait impensable de lire nos écrivaines en faisant abstraction de la situation qui conditionnait leurs productions littéraires. Tels sont les termes de Diamela Eltit en 1987:


Inaugurar este espacio, espacio de escritura de mujeres latinoamericanas, implica, desde ya, instalar la opción y la pregunta, sobre un grupo sexuado y reconocido en una diferencia activa. Di-ferencia enclavada sobre un orden periférico y marginal. Periférico, en cuanto al territorio de un transcurso, y, marginal, por el lugar que ocupa este grupo sexuado en el territorio literario a examinar. […] [I]nterrogar a estos textos es, por extensión, interrogar a la historia de una cultura, de una cultura latinoamericana (ELTIT, 1994 : 15).



Réflexions finales


Dans le « Chili actuel » (l’expression est de Tomás Moulián [4]), l’histoire de ces années de résistance semble lointaine et oubliée. Les mouvements de femmes sont entrés dans une phase de reflux et une bonne partie de leur organisation a été désactivée à coup d’usure et de cooptation de la part d’un État qui a fait de la démobilisation sociale un des piliers de sa stabilité. Comme nous le disions, la critique féministe a gagné un espace (subalterne), au chaud de l’institution académique, mais elle court le risque de se dissoudre comme projet si elle ne se réactive pas ou ne transmet pas ses savoirs pour que les nouvelles générations poursuivent la tâche. En ce sens, il me semble nécessaire de maintenir ouverte la discussion sur la pertinence d’une réflexion critique féministe sur la littérature, réflexion qui prenne acte des tâches encore devant nous, et qui permette de poursuivre le projet qu’ont inauguré nos prédécesseures. Enfin, je considère que cette réflexion ne doit pas rester circonscrite ni enfermée dans l’espace du féminisme mais doit s’enrichir de l’échange avec d’autres formes d’expression qui, dans le champ de la théorie littéraire et au-delà, tentent de fortifier un espace pour le développement d’une pensée critique sur notre continent. C’est là une tâche plus que nécessaire pour quiconque aspire à une démocratisation réelle, profonde et inclusive ayant pour but la lutte contre les inégalités de tout ordre, matérielles et symboliques, qui ravagent encore et peut-être aujourd’hui plus que jamais, cette région de la planète.



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BIBLIOGRAPHIE



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Pour citer cet article : salomone, Alicia (2008), « Critique littéraire féministe latino-américaine et paratopie », Lectures du genre nº 3 : La paratopie créatrice.

http://www.lecturesdugenre.fr/Lectures_du_genre_3/Salomone.html


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ISSN 1958-5136