LA PARATOPIE CRÉATRICE : UNE RELECTURE DEPUIS LES ÉTUDES DE GENRE



Stéphanie DECANTE ARAYA

Université Paris X-Nanterre, CRIIA, EA 369



Ce numéro de la Revue Lectures du genre est le résultat d’un travail collectif dont une première version a été présentée au cours du XVIe Congrès de l’Association Internationale des Hispanistes. Souhaitant installer un dialogue entre les apports méthodologiques d’une perspective de genre et certaines théories récentes de la critique littéraire, nous nous sommes proposé, à cette occasion, d’explorer les possibilités heuristiques du concept de « paratopie créatrice », élaboré et développé par le linguiste français Dominique Maingueneau (maingueneau, 1993 ; 1999 ; 2004).


Pierre angulaire d’un échafaudage conceptuel aussi riche que suggestif, la paratopie créatrice implique un tournant épistémologique dans les études littéraires. Invitant à repenser les relations entre texte et contexte, œuvre et auteur, Maingueneau trace, depuis la pragmatique du discours, une voie qui permet de dépasser les apories d’une impossible réconciliation entre approche sociologique et approche immanente de l’œuvre littéraire, non sans avoir dissipé certains malentendus qui ont trop souvent brouillé l’interprétation de chacune de ces deux approches. Il s’inscrit ainsi dans une série de travaux récents (RANCIÈRE, 2007 ; BOUVERESSE, 2008 ; MEIZOZ, 2004) qui prennent acte d’un théorème autrefois posé par Lanson : « L’écriture est un acte individuel mais un acte social de l’individu » (LANSON, 1904 : 66), tout en le creusant.


Pour notre part, considérant que la littérature constitue non seulement un ensemble d’objets textuels, mais également une pratique placée au cœur des conflits symboliques dont est tissée la société, il nous importera d’analyser comment ceux-ci sont structurés par des rapports sociaux de sexe. Cette approche sous le signe du genre implique alors de penser la différence des sexes comme « historiquement, socialement, culturellement construite, investie de sens, mais aussi constamment retravaillée et déplacée – aussi par et dans la littérature et le langage » (PLANTÉ, 2003 : 133).



Les trois points cardinaux de la paratopie créatrice


Une première analyse sémantique du concept permet de dégager trois axes déterminants. Inspiré d’une métaphore d’origine spatiale, le concept pose à la fois la problématique bakhtinienne du « lieu » de la littérature dans le champ socio-discursif (BAKHTINE, 1987 : 248-294) et celle des rapports de l’auteur avec l’institution littéraire. L’adjectif, quant à lui, pointe le caractère « créateur » de la paratopie ; créateur au sens où, à la fois condition et produit du processus créateur lui-même, elle s’actualise dans l’œuvre, mais créateur également au sens où elle contribue à la constitution du texte comme œuvre littéraire. Le préfixe « para », enfin, suggère des pistes de réflexions riches quant aux relations – décalées et paradoxales – que le discours littéraire entretient avec toute forme de « lieu commun », ouvrant ainsi des voies pour penser l’activité littéraire en termes de dissidence. Le concept, comme on pourra l’apprécier, se situe au carrefour de différentes dimensions de l’activité littéraire. Pour preuve, posons une première définition que nous avons reprise à dessein dans la plupart des articles ici réunis :


Celui qui énonce à l’intérieur d’un discours constituant ne peut se placer ni à l’extérieur ni à l’intérieur de la société : il est voué à nourrir son œuvre du caractère radicalement problématique de sa propre appartenance à cette société. Son énonciation se constitue à travers cette impossibilité de s’assigner une véritable « place ». Localité paradoxale, paratopie, qui n’est pas l’absence de tout lieu, mais  une difficile négociation entre le lieu et le non-lieu, une localisation parasitaire qui vit de l’impossibilité même de se stabiliser. Sans localisation, il n’y a pas d’institutions permettant de légitimer et de gérer la production et la consommation des œuvres, mais sans dé-localisation, il n’y a pas de constituance véritable. (MAINGUENEAU, 2004 : 52-53)


Inhérent à l’appartenance problématique de tout auteur au champ social – donc invariant dans son principe –, ce paradoxe d’ordre spatial peut prendre différentes inflexions qui sont autant d’écarts par rapport à un « lieu commun » identitaire, qu’il soit d’ordre national, social, familial, générationnel ou sexuel. Processus par lequel tout auteur se situe et s’institue en écrivain, la paratopie s’incarne ainsi en diverses figures, qui prennent le visage de l’exilé, du déclassé, du bâtard, du bohème, ou du dissident (maingueneau, 2004 : 72-73 ; 86). En précisant que le concept de paratopie ne peut être entendu que dans la mesure où il se matérialise à travers une activité de création et d’énonciation (maingueneau, 2004 : 86), Maingueneau déjoue, dépasse, et renvoie dos à dos l’immanentisme littéraire (le mythe de la toute-puissance de l’œuvre) et le déterminisme sociologique. La notion de paratopie créatrice offre alors une méthodologie qui engage en tout premier lieu à appréhender les modalités sociales et historiques de la communication littéraire :


La littérature n’est pas seulement un moyen que la conscience emprunterait pour s’exprimer, c’est aussi une institution qui définit des régimes énonciatifs et des rôles spécifiques à l’intérieur d’une société. (MAINGUENEAU, 2004 : 15)


Les notions de milieu et de champ étant comprises non comme des compartiments clos mais comme des frontières (MAINGUENEAU, 2004 : 72), situer le regard critique aux immédiations du texte permettra d’observer les processus qui sont au cœur même de l’institutionnalisation de l’œuvre et de son auteur. Ainsi, supports matériels, modèles d’écriture et rituels génétiques, conceptions de l’auteur et du rôle de la littérature pourront être considérés comme autant d’enjeux dans le processus d’institution du texte, où se jouent les interactions entre institution et pratique littéraire. Car c’est bien de légitimation dont il s’agit ; une légitimation qui n’est possible que par rapport à des normes construites, des topiques et stéréotypes, qui produisent reconnaissance et valeur (BOUVERESSE, 2008 : 25-41).


Attentif aux théâtres de légitimation du message littéraire, Maingueneau propose d’analyser la « scène d’énonciation », dispositif qui fixe en grande partie les conditions de la réception et se déploie en une scénographie de l’acte d’écriture (MAINGUENEAU, 2004 : 86, 122). Plus finement encore, il invite à détecter les préfigurations de la paratopie, ces « embrayeurs paratopiques » qui se matérialisent dans le texte, que ce soit à travers la configuration de situations énonciatives, les cadres spatio-temporels, les traits des personnages, les marques et registres du langage, les situations diégétiques ou, suggérons-le, certains tropes, comme la parodie. Il conviendrait, pour mesurer la portée de cette proposition, d’exploiter la définition que donne Genette de la parodie, dont l’origine étymologique renvoie à « l’art de chanter à côté, donc de chanter faux, ou dans une autre voix, en contrechamp – en contrepoint – ou encore de chanter dans un autre ton : déformer, donc, ou transposer une mélodie » (GENETTE, 1987 : 17).


Le concept de paratopie s’avère alors particulièrement utile pour mettre en évidence certaines positions, ou prises de position, qui partent de, ou cultivent, le paradoxe. L’énonciation littéraire devenant le lieu potentiel d’un travail et d’une mise à distance des lieux communs, Maingueneau offre une grille de lecture efficace pour analyser des positions de dissidence radicale, fondées sur le désir de dépasser des positions dichotomiques et des dogmatismes réducteurs. Lieu d’un travail fin qui permet de mettre en lumière les processus de mise en déroute de la doxa, le concept permet à notre avis d’envisager les conditions de possibilité d’une « politique de la littérature » (RANCIÈRE, 2007). Préciser la coloration que prend la paratopie permet en outre d’identifier clairement le point sur lequel porte la dissidence et la façon dont elle est actualisée à la fois par le texte et par la prise de position publique de l’auteur, l’un renvoyant à l’autre, dans un processus en boucle. Bien que peu exploitées par Maingueneau, les virtualités idéologiques du concept sont indéniables : « Comme l’indique le mot lui-même, toute paratopie est réductible à un paradoxe d’ordre spatial. Ses variantes offrent toutes les variantes de la dissidence et de la marginalité, littérale ou métaphorique : mon groupe n’est pas mon groupe » (MAINGUENEAU, 2004 : 86).



La catégorisation par sexe : simple inflexion ou point cardinal de la paratopie créatrice ?


Les travaux de Maingueneau offrent des pistes suggestives pour repenser la littérature comme pratique sociale. Démystifiant de façon heureuse et libératrice le mythe du génie ou de l’écrivain inspiré, éclairant les rouages du processus créateur, dévoilant les paradoxes de l’institution de l’œuvre et de la production de sa valeur, il offre une approche qui met en évidence la dimension foncièrement historique de la littérature. Nous proposons ici de reprendre le dispositif critique de Maingueneau pour explorer le concept de paratopie créatrice sous le prisme du genre. Nous prétendons, par cette grille d’analyse, prolonger la portée de sa proposition et dissiper quelques points aveugles de son essai Le discours littéraire, où, bien que mentionnant le paradigme d’identité sexuelle comme localisation paratopique, il se montre plus enclin à utiliser les paradigmes de classe ou de nation (MAINGUENEAU, 2004 : 125). Plusieurs réflexions préalables ont motivé notre démarche et cette entreprise.


D’un point de vue théorique, le concept de genre, du fait qu’il pointe le principe de partition et de division selon une catégorisation par sexe, peut être interprété en termes de localisations différentielles pour les auteurs, permettant de mettre en évidence que l’activité littéraire, la production de la valeur littéraire, et la notion même de littérature, comportent, historiquement, une dimension socio-sexuée. Tenir compte de cette dimension permet d’interroger la toute-puissance de la valeur artistique, comme le font des travaux récents (NAUDIER et ROLLET, 2007 ; SOFIO et al., 2007 : 5-14) en reprenant la réflexion inaugurale de Linda Nochlin, qui, de façon faussement ingénue, se demandait : « Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ? » (1970) ou en faisant référence aux travaux de Virginia Woolf (1978), dans un domaine plus spécifiquement littéraire. Avoir ou ne pas avoir lieu d’être : la charge sémantique du paradigme proposé par Maingueneau est riche, d’autant qu’il renvoie aux paradoxes et difficultés de la sociabilisation de l’écrivain ; aux conditions de son émergence et de sa légitimité comme auteur.


Chère aux études de genre, l’approche spatiale a été une façon de problématiser les rapports sociaux de sexe. Dans la recherche en sciences sociales, la perspective de genre a permis de mettre en évidence la portée de la dichotomie entre public et privé, montrant ses enjeux et ses répercussions, mais également ses nuances interprétatives. Depuis la philosophie, les travaux de Geneviève Fraisse (Fraisse, 1995 : 129-176), Michèle Le Dœuff (Le Dœuff 1998) ou Celia Amorós (FEMINÍAS, 2002 : 215-231), ont exploré les conséquences de cette dichotomie sur la répartition des rôles intellectuels et la légitimation des savoirs. Depuis les études littéraires, il a été démontré que ces limites deviennent cruciales et perdurent, exacerbées du fait même que l’institution du texte passe par sa publication, c’est-à-dire par la sociabilisation de l’auteur et l’inscription de l’œuvre à la fois dans le champ social et littéraire. Cette inscription qui, historiquement, s’est faite de façon différentielle et hiérarchisée selon les sexes, comporte des enjeux cruciaux pour le processus d’institution, mais également de réception et d’interprétation des œuvres. Il n’est, sur ce point, que de rappeler le postulat de Nancy K. Miller: « Le genre est la construction de la différence sexuelle, qui joue un rôle constitutif dans la production, la réception et l’histoire de la littérature » (MILLER, 1986).


Comme le rappelle Delphine Naudier, en « jetant le trouble sur la croyance en une hiérarchie naturelle des valeurs artistiques » (NAUDIER & ROLLET, 2007 : 11) [1], c’est bien à une déconstruction heuristique des « régimes de l’art » (HEINICH, 1996) qu’invite l’introduction du concept de genre dans l’analyse de la production artistique. Dans ce cadre, il convient de revoir tant les méthodes d’analyse du champ littéraire et des processus de canonisation, que les critères mêmes de l’évaluation littéraire, prétendument neutres et universalistes (BAHAR et COSSY, 2003 : 4-6). Ainsi, l’analyse du champ littéraire mérite une perspective socio-sexuée, qui montrerait que les processus de légitimation et de hiérarchisation des auteurs et des œuvres sont traversés par des enjeux de pouvoir, lisibles en termes génériques (SORIANO, 2003 : 11-18). De même, de nombreux concepts méritent d’être abordés sous le prisme du genre. C’est ce que nous avons fait, lors d’un travail collectif précédent, avec la notion de paratexte (GENETTE, 1993), montrant comment les abords du texte constituent un lieu crucial où se tisse la valeur et se jouent, se prolongent ou se déjouent les connotations du marqueur féminin dans la réception des œuvres (DECANTE araya, 2006 : 217-227) [2]. On pourra également citer les travaux précurseurs de Christine Planté qui mettent en évidence la conjointe reformulation de la définition et hiérarchisation des genres littéraires et celle des rapports sociaux de sexe (PLANTÉ, 1988 ; 2003). On évoquera enfin ceux de Michèle Soriano qui exploitent les intérêts heuristiques d’un croisement entre les interprétations du genre, entendu comme forme et/ou identité générique, explorant la « case vide en tant que moyen par lequel communiquent entre elles les structures des formes littéraires et celles des rapports de genre » (SORIANO, 2003).



Placée sous le prisme du genre, la notion de paratopie créatrice représente à nos yeux un apport indéniable. C’est en effet l’occasion de sortir des lectures biographisantes dont de nombreuses femmes auteur ont été victimes, dans la mesure où, outre leur insuffisance interprétatrice, ces lectures ont constitué autant d’obstacles à la reconnaissance des œuvres écrites par des femmes, le déterminisme psychologique ou social jouant bien souvent comme marqueur négatif. Riches de ce premier gain méthodologique, on pourra interroger l’évidence d’un universel (masculin) en littérature, et proposer une généalogie des configurations symboliques du masculin et du féminin, montrant comment leurs connotations respectives, si elles produisent des localisations, son également matière à positionnement et prise de position. On abordera ainsi les modèles symboliques en jeu pour conjurer et négocier le caractère « problématique » de la notion de « femme auteur », tel que Planté en a observé les origines au XIXè siècle (PLANTÉ, 1989). Ainsi, femme-enfant, fille prodige, vamp, pythonisse, ou muse sont autant de stéréotypes sexuellement marqués dans la représentation de l’auteur et la mise en scène du processus créateur. Stéréotypes et réinvestissements, localisations et positionnements, donnent lieu à de constantes négociations, qui bien souvent invitent à repenser les identités dans leur construction sociale et leurs connotations. Il importera donc d’aborder les problèmes de réception que cela pose, lorsque des modèles de créateur, construits par un imaginaire à dominante masculine, se trouvent investis et déplacés par des femmes, mettant en péril la « lisibilité du message » (MAINGUENEAU, 2004 : 104) et donnant lieu à des blocages dans la réception et l’interprétation des œuvres. Ces considérations seront autant d’atouts pour analyser des œuvres où l’on observe bien souvent une certaine résistance à une interprétation selon le crible des modèles traditionnels et canoniques.


Pour finir, il conviendra de revenir et insister sur la portée idéologique de la paratopie, pensée comme lieu de l’expression d’une dissidence complexe. « Mon groupe n’est pas mon groupe… », cette déclaration proprement paratopique, pourrait bien, à notre sens, alors, prendre la tournure décisive d’une position de genre, permettant de penser la localisation des femmes auteur, non plus seulement en termes d’exclusion. C’est ce qu’invite à faire la charge sémantique du préfixe « para », recouvrant un champ notionnel qui permet de dépasser les dichotomies rigides et de penser les relations socio-sexuées en termes d’interactions et de négociations. Le préfixe nous renvoie à l’expression « with then apart », utilisée par Erwin Goffman (2002) pour tracer sa micro-sociologie de la localisation des femmes et de « l’arrangement des sexes ». Il est sans aucun doute plus utile et productif que celui de « paria » ; plus idoine également pour mettre en évidence la position – et la prise de position – frontalière ou parasitaire des femmes auteur.


On regrettera que les travaux de Maingueneau présentent certaine tendance à hypostasier l’auteur en un universel masculin qui fait peu de cas de la situation particulière des femmes auteurs, et de leur appartenance problématique au champ littéraire. Sous la plume de celui-ci, le féminin est souvent placé sous le signe de l’objet ou du mythe littéraire, devenant personnage ou « embrayeur paratopique » pour un sujet producteur masculin, plus que sous le signe du sujet producteur. Cette approche, centrale dans l’essai Féminin fatal (1999), est également évoquée dans La paratopie créatrice :


Comme l’artiste, la femme appartient à la société sans lui appartenir véritablement : pour l’un et pour l’autre l’insertion ne peut se faire que sur le mode paratopique. Ils occupent des lieux, mais qu’ils excèdent toujours, sans pour autant être citoyens de quelque ailleurs. L’artiste, à l’instar de la femme, mais sur un registre différent, évolue dans un demi-monde. Comme elle, il ne circonscrit pas un monde, mais opère la transition entre les espaces : il ne se laisse définir ni en termes de statut ni en termes contraires (ils) menacent la stabilité d’un monde topique (MAINGUENEAU, 2004 : 101).


En ne considérant la femme que comme modèle symbolique au service de la construction de la paratopie de l’écrivain, Maingueneau tend à l’essentialiser, faisant abstraction de son incarnation, de sa position concrète, de ses conditions matérielles de production et de réception en tant que sujet créateur (maingueneau, 1999). Cette approche dissymétrique laisse ainsi de côté la problématique de son accès en tant que productrice d’œuvres, et de l’accès de celles-ci à la reconnaissance dans le champ littéraire.


S’il était besoin de le préciser, ce qui réunit ces travaux, en tout premier lieu, est une façon commune d’aborder la littérature. Attentifs aux problématiques de la réception des œuvres, soucieux de déceler et déjouer les stéréotypes d’une « essence » de la littérature féminine ou masculine, nous souhaitons en aborder les valeurs en termes de relations, historiquement construites, pour explorer les modalités sexuées de la paratopie créatrice. Désireux de ne pas enfermer ces recherches dans une vision unilatérale, nous avons exploré différentes configurations et inflexions genrées de la paratopie créatrice, abordant un corpus divers d’œuvres écrites par des hommes ou des femmes, appartenant à différentes périodes et aires géographiques, et s’inscrivant dans différents genres littéraires.


Les trois premiers articles explorent les différentes facettes de la paratopie d’auteures dont l’insertion et la reconnaissance dans le champ littéraire sont ou ont été problématiques. Ainsi, María José Bruña part-elle de la réception de l’œuvre de Delmira Agustini – qui, dans l’Uruguay du début du siècle, a été placée sous le signe du scandale et de l’extravagance – pour démontrer que c’est depuis cette extravagance même que la poète a négocié avec les topiques de la pureté féminine et du prestige, assumant les images de la muse pour mieux en déstabiliser les stéréotypes. Valentina Litvan, quant à elle, explore quatre manifestations du « non-lieu » de l’Uruguayenne Susana Soca, unanimement reconnue comme directrice de prestigieuses Revues littéraires dans les années 50, mais dont la figure de poète n’a été construite que de façon posthume et latérale. Interrogeant la notion d’autorité, Litvan montre que ce « non-lieu » se trouve inscrit dans la conception de la littérature « universelle et transcendantale » véhiculée par les Revues, étrangement intériorisée par Soca elle-même, et décelable dans son œuvre poétique. Christine Lavail, enfin, aborde les délicates négociations menées par Mercedes Formica, avocate qui, dans l’Espagne franquiste et dans le contexte de la réforme du Code Civil concernant les femmes, tente de réconcilier phalangisme et position féministe. Lavail aborde un de ses romans, montrant comment il pose, en d’autres termes, ses conditions d’adhésion à la Section Féminine de la Phalange. Dans ce cas, la paratopie se pose en termes politiques et littéraires, du fait de la difficile reconnaissance de l’œuvre ; on en trouve des traces dans la multiplication d’embrayeurs paratopiques.


Les trois articles qui suivent portent plus spécifiquement sur les imaginaires du processus créateur et les constructions sexuées des figures et des capacités de l’autorité littéraire. Mariana Di Ció fait état de la délicate réception de l’œuvre de la poète argentine Alejandra Pizarnik, proposant que celle-ci est liée non seulement à l’atavisme d’une lecture biographique de l’œuvre mais également au fait que Pizarnik exploite la figure du poète maudit, s’inscrivant par là dans une tradition et un modèle d’auteur élaborés et placés sous le signe du masculin. C’est un processus similaire de réinvestissement et d’écart au regard de la figure archétypique de l’auteur qu’aborde Betina Keizman. Elle analyse l’œuvre de l’Argentine Silvina Ocampo, montrant que les modalités féminines de la figure du visionnaire (voyantes, devineresses, pythonisses) en constitue une marque de fabrique qui permet d’interpréter l’œuvre non plus en termes de manque mais en termes d’innovation. En effet, le déplacement socio-sexué des capacités créatrices et intellectuelles des personnages s’accompagne d’une série de brouillages des genres en termes de savoir qui ont des répercussions sur le détournement des normes du récit, notamment dans le dérèglement de l’ordre chronologique. Pour ma part, j’interroge les notions de paratopie créatrice et d’androgynie féconde (FABRE, 2000), évaluant à quel point la période des Avant-gardes a pu constituer un tournant dans la redéfinition des rapports sociaux de sexe et de la représentation du processus créateur. L’analyse, dans l’œuvre du Chilien Juan Emar, de la figure de la muse, dans ses liens avec celle du génie, est l’occasion d’interroger ces évolutions.


Les trois derniers articles utilisent plus spécifiquement des outils d’analyse élaborés par les travaux de Maingueneau, soucieux d’évaluer leur productivité pour rendre compte d’un travail littéraire sur les stéréotypes. En analysant les scénographies de deux romans à thématique gay dans le Mexique des années 1960 et 1980, Antoine Rodriguez y voit les manifestations fines de la dissidence au regard du lieu commun hétéro-normé. L’étude comparée met en évidence deux stratégies bien différentes de gestion du contexte qui va de la légitimation d’une thématique gay à un positionnement subversif, plus clairement militant. Solène Merville aborde, elle, deux romans contemporains du Colombien Jorge Franco, voyant dans les figures féminines des embrayeurs paratopiques au service d’une remise en question des contrats social et sexuel (PRATT, 2003) ainsi que d’une mise à distance critique des clichés qui entachent la représentation de la violence, esquivant ainsi les travers tant de la banalisation que de la sacralisation de celle-ci. Enfin, Alicia Salomone, après avoir tracé un bilan des apports de la gynocritique pour la critique littéraire latino-américaine, suggère la parenté entre la notion de paratopie et certains concepts tels que « parole dans la cour des hommes » (VALDÉS, 1995), « sujet en fuite » (MOLLOY, 1985 ; DOLL, 2004) ou « ruse du faible » (LUDMER, 1985). Elle opère pour conclure un déplacement méta-critique en s’interrogeant sur les conditions de possibilité et les modalités de l’institution d’un discours critique féministe latino-américain.



Au terme de cette présentation, il me reste à remercier les collègues et amis qui ont relevé le défi de ce travail exploratoire, enrichissant le débat tant par la finesse de leurs réflexions lors de nos réunions que par la qualité de leur contribution écrite à ce numéro. Je les remercie autant de leurs encouragements que de leur légitime scepticisme, toujours constructif. Leur rigueur et leur bienveillante générosité ont été le terrain du plaisir que nous avons partagé à travailler ensemble. Souhaitons maintenant que ces premiers travaux trouvent un prolongement, comme nous projetons de le faire, en particulier dans le cadre de l’exploration, et de la relecture sous le prisme du genre, d’autres tropes (parodie), concepts littéraires (paralittérature), ou outils d’analyse (paradoxe).


Pour finir, je ne manquerai pas de remercier l’hospitalité de Mónica Zapata, qui nous a généreusement ouvert l’espace de la Revue Lectures du genre qu’elle dirige, pour nous permettre de faire connaître nos travaux.




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Pour citer cet article : Decante araya, Stéphanie (2008), « La paratopie créatrice : une relecture depuis les études de genre », Lectures du genre nº 3 : La paratopie créatrice.

http://www.lecturesdugenre.fr/Lectures_du_genre_3/Introduction.html


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ISSN 1958-5136