Comment être féministe et militante de gauche en Espagne dans l'Espagne républicaine? Le cas de Margarita Nelken

Almudena delgado larios

Université Stendhal-Grenoble 3, CERHIUS


Comment être féministe et militante de gauche ?


Cette question se pose avec toute sa gravité lors des débats autour du suffrage féminin, le 30 septembre et le 1er octobre 1931. Venant juste d’être élue députée socialiste pour Badajoz, Margarita Nelken [1] n’a pas pu participer aux discussions, mais elle a exprimé par écrit son opposition à la concession du droit de vote aux femmes dans La mujer ante las Cortes Constituyentes. Ce refus est considéré comme étant la première d’une suite de « trahisons » de Nelken [2], une double trahison en tant que féministe de longue date et en tant que socialiste. En effet, lors du congrès du PSOE en 1931, organisé pour fixer la ligne des socialistes dans le processus d’élaboration de la nouvelle constitution, le droit de vote des femmes avait été adopté malgré les réticences de certaines fédérations ou de certains courants (NELKEN, 1931 : 15-16)[3].


On comprend alors que Margarita Nelken apparaisse comme étant l’une des figures féminines les plus controversées. Selon Antonina Rodrigo, les témoignages impartiaux à son égard – mémoires ou récits autobiographiques de dirigeants politiques – sont rares et il est difficile de trouver des jugements favorables à son action et à son talent intellectuel (RODRIGO, 1996 : 279). Mais la controverse ne se limite pas aux protagonistes de cette période de l’histoire de l’Espagne. On ne peut que constater un certain silence historiographique puisque les études sur Margarita Nelken sont peu nombreuses et concentrées sur son opposition au suffrage féminin ou sur son action pendant la guerre civile. Comme l’autre députée femme qui s’opposa au droit de vote des femmes, Victoria Kent, Nelken souffre d’un oubli qui seulement de nos jours commence à être brisé.


Margarita Nelken constitue à nos yeux un bon exemple de la complexité de la question du rapport des femmes à l’Histoire. D’une part, c’est une femme célèbre, qui a dû se battre dans un univers masculin pour exister en tant qu’intellectuelle et que militante et dont la vie a été écrite par les hommes ou en fonction d’une logique masculine. D’autre part, c’est une femme qui fait sa propre histoire et, surtout, qui l’écrit puisque – et c’est la base de notre réflexion – chaque tournant de sa vie et chaque prise de position importante sont fixés par une œuvre écrite.


Ce travail s’organisera autour des deux questions qui structurent le parcours vital de Margarita Nelken : comment être féministe et comment être une femme politiquement engagée. On cherchera la réponse dans deux écrits de Margarita Nelken, La condición social de la mujer en España pour le féminisme, et Por qué hicimos la revolución pour la question politique. Ces deux ouvrages sont antérieurs à la Guerre Civile (vers 1921 pour le premier et de 1936 pour le deuxième) et appartiennent à la période socialiste de Margarita Nelken. Mais on y trouve déjà très clairement exprimée la logique qui guidera ses choix dans le combat politique et social.


        Comment être féministe ?

Vers 1921, Margarita Nelken publie La condición social de la mujer en España. Su estado actual. Su posible desarrollo. L’historiographie actuelle a souligné le caractère extrêmement moderne de ce livre où Nelken, « avec un critère digne de nos jours, parlait de la nécessité de développer le féminisme en Espagne. Elle mettait en avant l’exploitation de la femme, l’inégalité dans le travail, le danger de l’ignorance, l’hypocrisie sexuelle, le manque d’éducation sexuelle, le problème des enfants illégitimes et la situation honteuse des mères célibataires, la nécessité d’implanter le divorce » (RODRIGO, 1996 : 270). Mais, une fois cette modernité signalée, les spécialistes utilisent cet ouvrage pour mieux mettre en avant ce qu’ils considèrent comme une incroyable contradiction de Margarita Nelken, à savoir, le refus du droit de vote. Selon Mary Nash, les partisans d’un ajournement du droit de vote pour les femmes – Margarita Nelken, Victoria Kent entre autres – en se basant sur des considérations d’opportunisme politique (éviter que les secteurs réactionnaires instrumentalisent le vote des femmes), excluaient la femme de la condition d’être politique, rationnel et autonome et, de cette façon, ils contribuaient paradoxalement à maintenir la définition du sujet politique masculin et la dépendance politique des femmes. Leur choix était donc celui d’une citoyenneté différenciée (NASH, 1995 : 257). Dans son analyse, et à travers les citations de Clara Campoamor, Nash présente la conception égalitaire  de la citoyenneté comme incarnant la véritable démocratie et, par conséquent, le progrès. Nash reste dans le cadre de la notion de modernité, libérale, capitaliste et bourgeoise et elle l’utilise comme critère pour juger les comportements des unes et des autres.


Dolores Ramos, au contraire, a rappelé que les personnes appartiennent à une classe sociale, sont influencées par des constructions culturelles de genre et, par conséquent, leurs actes doivent être analysés en fonction de ces deux catégories – sociale et de genre. Ramos signale que les solidarités entre femmes sont également déterminées par l’appartenance à une même classe sociale et elle différencie le féminisme bourgeois du féminisme prolétaire (RAMOS, 1995 : 86 et 96). En rapport avec ces deux considérations, le cas de Margarita Nelken est particulier puisqu’elle appartient à la classe moyenne, mais elle embrasse les idéaux marxistes et, contrairement à certains hommes qui se trouvent dans la même situation, elle va souffrir de la double discrimination et méfiance, de classe et de genre. En effet, Margarita Nelken ne se situe pas dans le cadre bourgeois. Bien avant qu’elle devienne officiellement militante de gauche, elle a assumé la vision marxiste du progrès qui, à ses yeux, ne peut être que social. D’autre part, comme nous pourrons le voir, elle a adopté également la notion de Pablo Iglesias de l’existence d’étapes conduisant à ce progrès social et elle l’applique au féminisme.


L’intérêt de son ouvrage se trouve dans le fait qu’à travers différents aspects, Nelken définit ce qu’est la femme et ce que doit être le féminisme et, par conséquent, les raisons de son opposition à une concession prématurée du droit de vote. Être féministe, pour Margarita Nelken, n’est plus se conformer à une certaine caricature, celle de la « suffragette aux cheveux courts, à la voix y aux gestes masculins ». Cette féministe-là – remarque-t-elle – a disparu pour laisser la place à une femme forte qui, dans la moitié de la planète, vient de se révéler comme l’authentique compagne de l’homme (NELKEN, s.f. : 157) [4]. Elle affirme que la victoire du féminisme – du féminisme convenablement éduqué et préparé – doit être une collaboration, la collaboration indispensable au progrès universel. Et, s’interroge-t-elle, quel  est pour les hommes l’idéal maximal de progrès ? C’est le développement, de plus en plus complet, de leurs aptitudes et la reconnaissance, chaque fois plus compréhensive de leurs besoins. Alors, logiquement, pour les femmes, l’idéal est le même. On est dans une conception à la fois libérale et socio-démocrate que les multiples références à John Stuart Mill et à August Bebel présentes dans son œuvre confirment. Mais, précise-t-elle, et la nuance est importante, il s’agit de « nos » aptitudes et de « nos » besoins (NELKEN, s.f. : 76). Pour Nelken, la lutte des femmes ne passe pas par la tentative d’imiter l’homme et, de ce fait, de renoncer à leur nature [5].


Cette question de la « nature » de la femme est épineuse puisque ceux qui s’opposent à l’émancipation féminine argumentent que la femme est guidée par les sentiments et qu’elle est incapable d’une pensée logique et rationnelle. Margarita Nelken se base sur Stuart Mill pour mettre en évidence que cette soi-disant nature n’est en fait que le fruit de l’action des hommes [6]. À ses yeux, il s’agit de développer toutes les capacités de la femme pour qu’elle devienne un être dans toute sa plénitude physique, morale, intellectuelle. Mais c’est à la femme elle-même de déterminer ses aptitudes, ses besoins, ses objectifs. Pour cela, il faut uniquement lui en donner les moyens et la laisser agir. Chez Margarita Nelken, l’homme et la femme sont différents par leur sexe (ce qui détermine chez la femme la capacité d’enfanter, d’être mère, rôle exalté par Nelken), mais ils doivent être égaux en droits et en possibilités d’accomplissement personnel et social. La tâche est longue et difficile car l’imposition méthodique pendant des siècles et des siècles de préjugés et de règles de conduite arbitraires a conformé une deuxième nature chez la femme (NELKEN, s.f. : 21). Au lieu de se décourager, il faut partir de la réalité, de ces traits de caractère, même négatifs, pour atteindre l’objectif final : que la femme espagnole se développe pleinement [7].


  À partir de cette considération, Margarita Nelken analyse l’état de la condition sociale de la femme et du féminisme espagnols. Et sa première constatation est que le féminisme en Espagne est un phénomène très récent et qu’il est le reflet d’un résultat, c’est-à-dire du triomphe des idées féministes dans les autres pays [8]. Le féminisme espagnol ne serait pas le fruit d’une évolution propre à l’Espagne, d’une action des groupes sociaux et en particulier des élites, qui aurait favorisé ce qu’elle appelle « le féminisme latent qui prépare dans l’ombre le jour de sa victoire ». Cette situation est le fruit du maintien séculaire de la femme dans une situation d’ignorance, même en ce qui concerne les classes aristocratiques, à la différence de l’Angleterre ou de la France. L’explication se trouve selon elle dans l’influence musulmane et celle d’une Église étroite et terrifiante.


À partir de ce constat et du fait que la vie moderne impose de gagner sa vie à tous ceux qui n’ont pas de rentes, Margarita Nelken souligne deux traits du féminisme espagnol : il est éminemment économique et, logiquement, il est l’affaire des travailleuses [9]. On comprend alors qu’elle organise son étude en fonction des différentes catégories de travailleuses – les femmes des classes moyennes, les employées, les ouvrières – et de leurs situations (études, conditions de travail). Puis elle analyse les questions communes à toutes les femmes qui travaillent : la maternité, les enfants, mais aussi la prostitution qui, selon elle, est directement liée à la terrible condition sociale des femmes. Enfin, les derniers chapitres sont consacrés au féminisme, à ses lacunes et à ses possibilités à l’avenir.


Dans sa conception de la féministe et du féminisme, le rôle le plus important revient à ce que l’on pourrait appeler « l’avant-garde », ce groupe encore minoritaire mais chaque jour plus nombreux, des femmes de la classe moyenne qui forment la nouvelle conscience de la femme. Nelken est consciente des ambiguïtés de la classe moyenne : celle-ci est en même temps le plus grand poids lourd de la nation et ce qu’il y a en elle de plus énergique et courageux (NELKEN, s.f. : 38) [10]. L’incarnation des premières sont les employées qui ont honte de devoir travailler et qui se montrent passives et résignées face à des conditions de vie misérables. Pour elles, Margarita Nelken a des mots de compassion et demande aux syndicats de les intégrer, de compter sur elles, de les aider à sortir de cette situation désolante. L’espoir réside dans la minorité de femmes de la classe moyenne qui accède aux études universitaires. À cause de leur nombre réduit et du fait d’être « l’exception », elles manifestent une volonté extraordinaire de s’élever spirituellement et, à court terme, elles ne se résigneront plus à cette situation d’infériorité.


Dans tous les cas, pour que le féminisme contribue au progrès universel, il est impératif que les syndicats masculins soutiennent les revendications des travailleuses et cessent de les considérer comme un ennemi qui favorise la baisse des salaires. La conscience socialiste de Margarita Nelken la pousse à mettre en garde les syndicats socialistes contre les agissements des syndicats catholiques qui prônent la résignation des femmes. Margarita Nelken critique les dirigeants socialistes espagnols qui ont abandonné et délaissé le féminisme, raison pour laquelle, le parti manque d’éléments cultivés et informés, comme c’est le cas dans d’autres pays. Elle dénonce que, pour ces dirigeants, la participation de la femme dans le parti se limite à secourir quelques prisonniers ou à porter des pancartes lors des manifestations organisées par les camarades. Par le biais de la comparaison avec la conception de la politique de la femme bourgeoise (parler au Parlement ou au café et occuper des postes officiels) elle met sur le même plan, pour les critiquer, la conception de la participation politique des femmes des dirigeants socialistes et celle des femmes des bourgeois : ce n’est que de la figuration sans aucune responsabilité, dans les deux cas. Elle demande donc aux partis « avancés » de tout faire pour s’attirer la masse grandissante de femmes qui souhaitent faire triompher les nouvelles lois pour plus d’équité pour les femmes, lois qui sont en train de se généraliser partout dans le monde (NELKEN, s.f. : 210). C’est par rapport à cette question de la position socialiste que pointe le problème « de classe » – mêlé à la question du genre –, entre une femme issue de la classe moyenne et des militants socialistes d’origine populaire.


Si l’action politique n’est pas le seul objectif et si l’action sociale est un domaine aussi important, alors le droit de vote n’est pas la priorité absolue. Pour Margarita Nelken, être féministe implique avoir une vision à long terme et ne pas chercher les succès momentanés et les gloires faciles – ce qui veut dire, pour l’Espagne, le droit de vote. Elle parle même de calamité sociale si l’on venait à accorder ce droit sans que les transformations préalables se soient produites. Elle sait que sa position est minoritaire et qu’elle risque d’être incomprise mais elle l’assume, parlant même de l’honneur, très dangereux cependant, d’être momentanément impopulaire (NELKEN, s.f. : 156). On perçoit déjà ce qui sera une constante chez elle, la volonté de rester indépendante et de manifester publiquement ses opinions, le courage de les défendre malgré les critiques et les attaques. Sa position de 1931 est déjà clairement énoncée en 1921 et la nature des évènements politiques entre ces deux dates – la dictature de Primo de Rivera – ne fait que la conforter.


Pour justifier ce refus, elle prend l’argument des partisans du vote des femmes : si un homme analphabète ou alcoolique peut voter, comment ne pas s’indigner devant l’impossibilité de voter pour une femme cultivée et intelligente ? Tout d’abord, dit-elle, ces femmes cultivées montrent leur caractère profondément réactionnaire dans le seul domaine où la société a reconnu la compétence des femmes : la charité [11]. L’exclusion des mères célibataires et l’exigence de preuves de religiosité prouvent que ces associations féminines caritatives sont sectaires et anti-sociales. Puis, rappelle-t-elle, le suffrage n’est pas une affaire de qualité mais de quantité. Il s’agit d’éviter que se reproduise avec la femme la même expérience lamentable du suffrage universel masculin qui a été le fondement du caciquisme de la Restauration (NELKEN, 1931 : 32). Par conséquent, avant de donner cette arme politique formidable, il est nécessaire de stimuler l’action sociale des femmes qui veulent le progrès, qui veulent une vie plus juste, meilleure pour elles et pour toute l’humanité.


Puis, elle rappelle que ni le travail ni les droits politiques ne donnent la pleine indépendance si l’on ne réforme pas le Code Civil pour atteindre l’égalité légale en matière de mariage, de divorce, de gestion patrimoniale, de minorité. Et, au sujet du mariage et du divorce, Margarita Nelken a des positions très modernes. D’une part, elle dénonce la mentalité dominante qui considère que la femme mariée doit satisfaire son mari sur tous les plans, et concrètement sur le plan sexuel. Les Européens, « très civilisés », s’indignent devant la situation de la femme nord-africaine, mais, en fait, la situation de la femme européenne est identique, sinon pire. Comme les conditions pour obtenir la séparation sont draconiennes, quand l’amour n’y est plus et que le mari ne la respecte pas, la femme est forcée de tout supporter jusqu’à mourir à petit feu, « assassinée » peu à peu moralement – et même physiquement – comme si elle avait reçu un coup de feu ou un coup de poignard (NELKEN, s.f. : 193). D’autre part, en ce qui concerne le divorce, Nelken a une conception absolue de l’égalité homme-femme. Elle met les femmes devant leurs responsabilités : « il faut choisir entre rester un être inférieur, une mineure qui a besoin que l’on s’occupe d’elle, ou devenir un être conscient, une personne rationnelle, légalement égale, capable alors de travailler pour subvenir à ses besoins » (NELKEN, s.f. : 197). Elle considère donc ridicule et arbitraire de faire travailler un homme divorcé pour son ex-femme (pour lui payer des indemnités) puisque celle-ci peut travailler. Elle dénonce ainsi les contradictions et les limites de ces premières « victoires » féministes : les femmes vivent dans un simulacre permanent car, si des avancées timides se sont produites dans la sphère publique, dans la sphère privée elles restent soumises à l’homme et sont à sa merci. Pour Nelken, le combat est intégral et l’objectif est très ambitieux puisqu’il s’agit d’atteindre une égalité absolue sur tous les plans, public comme privé.


L’étude de La condición social de la mujer en España met en évidence que Margarita Nelken était en avance par rapport à son époque et qu’on peut la considérer comme une pionnière des études d’histoire des femmes et des relations de genre. En effet, elle combine la dimension privée – maternité, famille, relations sexuelles – et la dimension publique – travail, participation politique, action sociale – et elle pointe les mécanismes de pouvoir et de soumission dans la relation entre les deux sexes. Pour elle, l’objectif n’est pas uniquement l’obtention de certains droits politiques qui donneraient une apparence de liberté, mais au contraire elle poursuit la libération sociale des femmes, ce qui pour elle veut dire la réalisation intégrale de la femme comme être humain singulier et différent, et non pas comme une copie de l’homme. C’est dans ce sens qu’elle réitère que c’est aux femmes de définir quels sont leurs besoins et leurs aptitudes. C’est également la raison pour laquelle elle considère que la femme n’a pas à renoncer à ce qui fait sa spécificité, la maternité par exemple. Pour éviter que la maternité devienne un fardeau, elle prône une approche nouvelle, sociale, ce qui veut dire sortir la maternité du domaine privé du libéralisme, pour la placer dans la sphère publique : crèches sur les lieux de travail, horaires aménagés (la « semaine anglaise »). La femme du futur serait un être véritablement accompli grâce à l’éducation, qui lui ouvrirait des horizons nouveaux, mais sans renoncer à sa singularité. Il convient de rappeler qu’à cette époque, ni les idéologies révolutionnaires ni les pratiques syndicales n’ont proposé des solutions pour améliorer le statut des femmes dans leur triple rôle d’épouses, de mères et de travailleuses (RAMOS, 1995 : 99). Dans La condición social de la mujer, Margarita Nelken tient parfaitement compte de ce triple rôle.


Pour Margarita Nelken, l’homme et la femme doivent être des associés, différents mais égaux en droits, en dignité et en possibilités de réalisation personnelle. Sa conception combine des éléments de la pensée libérale et de l’approche socialiste, elle tente de concilier le politique et le social. De ce fait, elle ne rentre dans aucun des deux moules, même si on retrouve certains éléments de la doctrine de Pablo Iglesias appliqués à la lutte féministe, comme par exemple l’importance de l’organisation préalable au déclenchement de l’action révolutionnaire et aussi la conviction de l’impossibilité d’écourter les échéances pour précipiter la révolution (PEREZ LEDESMA, 1993 : 168). Elle assume et revendique même le fait de ne pas être « majoritaire » ou « politiquement correcte ». 


Néanmoins, l’évolution de la situation politique et sociale espagnole met fin aux espoirs d’une modernisation pacifique et pousse à la radicalisation. La trajectoire de Margarita Nelken en est le reflet. En effet, de cette approche plurielle et « intégrale » des relations de genre en rapport avec le progrès de l’humanité, elle passe à une position plus « classique », en privilégiant la lutte des classes au détriment des relations de genre. Dorénavant, la priorité sera de vaincre « le fascisme » et de faire triompher « la Révolution ». Mais, là non plus, elle ne voudra pas suivre le chemin tracé et « politiquement correct ».


        Comment être une militante de gauche ?

Si, pour Margarita Nelken, être féministe n’est plus une caricature de la suffragette, être militante de gauche ne peut pas se réduire à secourir quelques prisonniers ou à porter des pancartes lors des manifestations organisées par les camarades masculins (NELKEN, s.f. : 210). Dès que la situation politique le lui permet, c’est-à-dire à partir de la chute de la Monarchie et de la proclamation de la IIe République, Margarita Nelken montre qu’elle entend participer activement au sein du PSOE et qu’elle ne se contente pas d’être une simple militante de base. Elle veut agir mais en gardant sa liberté de jugement, de critique. C’est dans ce sens que l’on peut interpréter son engagement comme députée du district de Badajoz, ses interventions au Parlement pour défendre la réforme agraire et pour dénoncer les manœuvres des grands propriétaires terriens et de tous les secteurs réactionnaires (avec l’Église en tête), puis, son choix de la violence révolutionnaire et de l’abandon de la légalité, une fois qu’il est évident à ses yeux que la République n’existe plus ; et, enfin, sa critique des erreurs qui ont conduit à l’échec de cette tentative et à une répression sanglante du mouvement. On assiste à un processus de radicalisation et elle devient très critique vis-à-vis des « bourgeois » d’une part, et de ses propres camarades socialistes qui soutiennent la stratégie de collaborer avec cette république bourgeoise.


La synthèse de ce parcours politique se trouve dans Por qué hicimos la revolución, œuvre parue en 1936, dédiée « à tous mes camarades socialistes, communistes et syndicalistes victimes de la répression du Mouvement révolutionnaire d’octobre 1934 ». Comme elle explique dans une note préliminaire, le livre, écrit « dans la patrie de tous les travailleurs » (c’est-à-dire en URSS), aurait dû être publié en septembre 1935. Depuis, des changements transcendantaux se sont produits dans la politique espagnole et, surtout, dans la stratégie des partis ouvriers (la formation du Front Populaire et la victoire aux élections). Mais elle n’a pas voulu changer certains chapitres parce qu’elle considère que les conclusions sont toujours valables et que « chaque étape vers l’unification prolétarienne doit apparaître sous sa forme originale ».


Cette déclaration laisse penser que le livre se veut à la fois une analyse du mouvement révolutionnaire de 1934 et un témoignage. Cette première impression est explicitement confirmée par les deux pages introduites en guise de préface :


Ceci n’est pas une histoire détaillée de la Révolution espagnole d’octobre […] C’est l’explication de ce mouvement […]. L’explication, pourrait-on dire, de la faillite des apparences démocratiques soutenues par des fondations ennemies de la démocratie ; c’est en somme la démonstration de l’impossibilité absolue de construire un édifice de style moderne sur un terrain rempli de gravats et de restes pourris d’un édifice vieux de plusieurs siècles. (NELKEN, 1936 : 5-6).

C’est le constat de l’impossibilité d’accéder au socialisme à travers un système bourgeois. Il est clair que, pour elle, l’heure de la Révolution par la violence est arrivée. Elle s’oppose donc aux courants au sein du PSOE qui soutiennent la voie de la réforme et de la collaboration avec les partis bourgeois comme étant une étape nécessaire en attendant que les conditions pour faire la révolution soient réunies. Pour elle, cette étape est révolue et il faut se lancer dans la lutte [12].


Au lieu de raconter les faits, comme le ferait peut-être un homme, elle veut à la fois expliquer les raisons de cette révolution et de la défaite, ainsi qu’apporter son témoignage. Elle précise en effet que, malgré les lourdeurs stylistiques, ce livre a la vertu de trouver ses racines dans les souvenirs, dans l’expérience personnelle et directe de l’auteure. Son vœu est que cette émotion douloureuse serve à éviter de commettre les mêmes erreurs et à promouvoir un mouvement de solidarité internationale envers les combattants de la révolution espagnole.


Dès le début de son exposé, quand elle fait référence à la coalition anti-monarchiste de 1930 (Pacte de San Sebastián), Margarita Nelken souligne que les socialistes soutiennent cette révolution bourgeoise qui se prépare mais que ce n’est pas leur Révolution. Et elle rappelle que la condition de ce soutien était que la première mesure soit la transformation totale du régime de la propriété du sol (NELKEN, 1936 : 13). Elle ne partage donc pas la conception patrimoniale du régime républicain qu’avaient de nombreux dirigeants et militants socialistes. Ceux-ci considéraient en effet que le PSOE et l’UGT étaient les gardiens vigilants et les piliers de cette république qui ne pouvait qu’être « à fort contenu social » (MACARRO, 1995 : 154).


C’est dès le début, également, que Nelken pointe les responsables de ce qu’elle considère un gâchis et qui n’ont pas été à la hauteur du moment : les bourgeois, les militaires, les socialistes et les intellectuels. En effet, elle explique les raisons pour lesquelles la grève générale prévue pour le 15 décembre 1930 n’a pas eu lieu : d’une part, sauf quelques exceptions, les militaires – comme ce fut le cas déjà en 1917 – se sont abstenus, mais également les dirigeants de l’UGT qui font preuve, à ses yeux, d’une absence totale de sens politique. Elle ne mâche pas ses mots et l’on retrouvera ce même type de jugement sans concessions tout au long du livre. Elle parle également avec beaucoup d’ironie de ces intellectuels qui n’avaient rien de révolutionnaires et qui ont cru que leurs mots (« Delenda est Monarchia », par exemple) avaient fait prendre conscience de la fin de la Monarchie.


Elle décrit très ironiquement l’avènement de cette République, de cette révolution bourgeoise, faites par les urnes, en chantant et sans verser une seule goutte de sang. Mais, dans une seule phrase elle montre que cette liesse est fugace et que les problèmes surgissent à l’horizon : « On ne peut pas chanter tout le temps » (NELKEN, 1936 : 21). Et c’est à un socialiste, Fernando de los Ríos, que revient l’honneur de commettre l’erreur monumentale qui coûtera la vie à la République : celle de s’opposer à l’expulsion des ordres religieux, et particulièrement des Jésuites. Du fait que ce soit un soi-disant socialiste qui s’oppose avec ardeur à l’expulsion, le jugement de Nelken est implacable :

Son humanisme, qui refuse d’admettre la vérité de la lutte des classes et qui, par conséquent, l’éloigne de tout postulat marxiste, a fait de lui, à un moment décisif de l’histoire de l’Espagne, l’adversaire d’une mesure qui, en expulsant du territoire national des ennemis dans lesquels lui ne voulait voir que des citoyens, égaux en droits aux autres, aurait probablement évité les maux incalculables d’une influence en outre néfaste. (NELKEN, 1936 : 24)

Et elle conclut : « C’était là le premier pas sur le chemin d’une tolérance mal comprise du point de vue républicain et franchement intolérable du point de vue socialiste. Ce ne serait pas le dernier » (NELKEN, 1936 : 24). De cette façon, elle anticipe qu’une bonne partie de son analyse consistera à égrainer la liste des erreurs commises par les socialistes, qui, de ce fait, sont responsables de la suite des évènements et, surtout, de la tragédie d’octobre 1934.


Elle continue, donc, l’énumération des premières et terribles erreurs commises par les responsables politiques. Après la décision de ne pas expulser les ordres religieux, c’est la décision de convoquer des Cortès Constituantes sans considérer que le peuple venait justement de se prononcer lors des élections municipales en donnant la victoire à toutes les candidatures républicaines, républicano-socialistes et socialistes. Apparemment, dit-elle, l’autorité que lui donnait un réel soutien du peuple semblait insuffisante au Gouvernement provisoire, de composition hétérogène (et elle attaque à nouveau ces socialistes ennemis de la lutte des classes) et qui ne voulait pas être accusé d’être dictatorial. En conséquence, le gouvernement provisoire n’adopte pas les mesures nécessaires, les deux plus importantes étant la transformation du régime de la propriété et l’expulsion des ordres religieux déjà mentionnée. Attendre, affirme-t-elle, devait apparaître comme un désir puéril de légitimation et, pour un observateur moins objectif ou impartial, comme une timidité dans l’action impardonnable à un moment historique qui, malgré tout, devait être considéré comme « révolutionnaire ».


Donc, dès le début, cette « révolution bourgeoise » a péché par manque d’esprit véritablement « révolutionnaire ». Si ce jugement s’applique aux bourgeois, premiers intéressés par cette République, que dire alors de ces socialistes qui ont soutenu cette timidité ? C’est de l’aveuglement ou pire, tout le monde sait que les réactionnaires sont capables de toutes les trahisons et de toutes les illégalités pour parvenir à leurs fins. Et Margarita Nelken se lance dans une énumération des différentes trahisons de ces républicains d’un jour, qui étaient monarchistes la veille. Ce rappel des origines monarchistes de la plupart des dirigeants républicains va être constant tout le long de son réquisitoire. L’erreur la plus grossière est de ne pas avoir démis de leurs fonctions les monarchistes qui occupent des postes dans l’administration publique et qui doivent appliquer les réformes républicaines (NELKEN, 1936 : 40).


Elle va également dénoncer très vite les manœuvres de ces républicains contre les socialistes : le premier exemple est directement lié à sa propre expérience puisque, quand elle se présentera comme députée pour Badajoz, tous les républicains feront un front uni contre elle parce qu’elle est socialiste. « Décidemment, dit-elle, les socialistes prenaient beaucoup trop de place dans la République » (NELKEN, 1936 : 30). C’est une façon très concrète de dénoncer également le manque de loyauté de ces républicains qui avaient cherché le soutien des socialistes contre la Monarchie mais qui étaient horrifiés de voir que le groupe socialiste devenait le plus nombreux au Parlement.


Mais le pire, c’est que les socialistes eux-mêmes ont introduit « l’ennemi bourgeois » dans leur sein puisqu’ils ont accepté la présence « d’intellectuels de premier rang et d’intellectuels de pacotille » qui, par instinct naturel de classe, étaient les ennemis du prolétariat. Elle critique ouvertement ces intellectuels qui pensent avoir le droit, naturellement et par leur statut d’intellectuels, de diriger, de commander. Mais, « tous ces intellectuels ou pseudo-intellectuels, introduits aux Cortès par le vote des socialistes, se sont montrés, sans exception et presque depuis le premier jour, comme les ennemis acharnés de tout le contenu de progrès social que les Cortès ont voulu donner aux articles de la Constitution. On aurait pu éviter tout cela si le parti socialiste avait défini un programme fidèle aux convictions marxistes que tout parti digne de ce nom doit respecter et défendre et, surtout, s’il n’avait pas oublié que la lutte des classes est une vérité incontestable (NELKEN, 1936 : 31). En fait, le parti socialiste était divisé entre, d’une part, ceux (Largo Caballero, Besteiro) qui considéraient que la république ouvrait la porte au réformisme social et que celui-ci, à son tour, ouvrait la voie au socialisme futur et, d’autre part, ceux (Prieto, De los Ríos) qui pensaient que le nouveau régime républicain, en tant que régime démocratique et État de Droit, était une fin en soi (MACARRO, 1995 : 153).


Face à ces républicains ingénus et stupides, à force d’être légalistes, l’Église et les grands propriétaires terriens ne cachent par leur haine du nouveau régime et ils vont utiliser les droits et les libertés républicaines pour détruire la République. Nelken, en reproduisant une citation de Lénine, rappelle que tout marxiste qui se respecte sait que le juste milieu entre la dictature des grands propriétaires et des capitalistes, et la dictature du prolétariat n’existe pas. Les instruments de ces ennemis de la République sont principalement la calomnie à travers la presse (par l’abus de la liberté d’expression) et la faim (ils ne cultivent pas les terres et ne font pas travailler la masse des travailleurs). Nelken fournit bon nombre d’exemples de cette situation en Estrémadure en reproduisant une partie de ses propres discours au Parlement, en octobre 1932. Dans ces interventions, elle insiste sur la situation explosive dans les campagnes et montre qu’elle a pris très au sérieux sa fonction de députée pour Badajoz puisqu’elle est capable de fournir une grande quantité de données sur les abus et les injustices faites aux paysans [13]. C’est à ce moment-là qu’elle annonce que, dorénavant, elle ne tentera plus de contenir la colère des affamés (NELKEN, 1936 : 52) et qu’elle se lance clairement sur la voie insurrectionnelle [14]. C’est la preuve que Margarita Nelken s’est radicalisée plus vite que certains dirigeants socialistes et qu’elle a eu, très tôt, une attitude très critique vis-à-vis de cette « République bourgeoise » que les socialistes s’entêtaient à soutenir, trahissant ainsi tous leurs idéaux.


En effet, à cette même période, le parti et le syndicat socialistes célébraient leurs congrès respectifs et la nature des résolutions montre que personne ne pensait à instaurer le socialisme et que la modération était défendue et approuvée par une large majorité, même par Largo Caballero (MACARRO, 1995 : 156). D’autre part, aux divisions entre réformistes et corporativistes au sein du parti socialiste, vient s’ajouter le débat autour de la nature même du parti : devait-il devenir le parti des journaliers agricoles andalous et d’Estrémadure ? (ARRANZ NOTARIO, 1995 : 99). L’insistance de Nelken à décrire la misère qui règne dans la campagne d’Estrémadure et à souligner l’importance de la question agraire laisse penser qu’elle partage cette conception plus « agrariste » de l’avenir du parti. Comme pour son étude sur la condition féminine, on voit que Margarita Nelken privilégie le travail sur le terrain et le contact direct avec la réalité ; ce qu’elle appelle « le concret » par opposition aux théoriciens, « aux intellectuels ». Et c’est à partir de cette connaissance concrète qu’elle se positionnera en 1934 en tant que militante de gauche pour défendre la formation d’un front commun des socialistes, communistes et anarchistes.


Ces épisodes de violence populaire dans les campagnes, durement réprimées, lui permettent de dénoncer que, sous de nouvelles étiquettes, se cachent les politiciens d’antan, qui utilisent les mêmes pratiques (fraude, torture) pour mener une guerre sans merci au marxisme. La dissolution des Cortès en ait la preuve puisque les socialistes sont écartés et qu’Azaña finit par pactiser avec Lerroux (NELKEN, 1936 : 66). Avec les élections de novembre 1933, commence pour elle « la vente du régime républicain ». Ces élections sont organisées à « l’ancienne » (corruption, manipulation, fraude) et la victoire des ennemis de la République permet la révision en sourdine de la Constitution et la suppression de toutes les réformes. La farce est tellement évidente que même un conservateur, Miguel Maura, propose que l’opposition se retire pour que l’opinion publique en prenne conscience. Mais, souligne Nelken, à nouveau les socialistes trahissent leurs principes et décident de rester. Nelken précise qu’en fait les députés socialistes ne représentent pas véritablement l’opinion du parti (rappelons que des intellectuels « bourgeois » avaient été élus sur les listes socialistes). Pour montrer encore et encore l’écart qui se creuse entre les dirigeants du parti socialiste et la base qui souffre, elle reproduit un manifeste des organisations des travailleurs ruraux qui annonce une révolution violente si rien n’est fait en faveur des paysans qui crèvent de faim (NELKEN, 1936 : 104). Elle conclut en décrivant une situation très tendue à l’été 1934 qui débouche logiquement sur la stratégie de Largo Caballero d’union de toutes les forces prolétariennes (socialistes, communistes, anarchistes), qui devait être la base de l’action révolutionnaire de l’automne 1934 et donc permettre, logiquement, la victoire. En fait, les instances nationales et les instances locales ne suivent pas la même stratégie. Au niveau local, les syndicats socialistes sont prêts à s’unir aux anarchistes pour déclencher une grève révolutionnaire. Très proche de la réalité concrète, Margarita Nelken soutient cette voie. Au contraire, les dirigeants nationaux y sont opposés. Par conséquent, l’unité d’action devient le problème politique le plus important (MACARRO, 1995 : 162).


Toute la deuxième partie du livre est consacrée à cette action révolutionnaire et consitue un réquisitoire contre certains dirigeants socialistes qu’elle tient pour responsables de l’échec. Margarita Nelken compare l’ambiance de 1934 avec la situation préalable à la chute de la Monarchie pour montrer que la Révolution était imminente. Elle décrit le climat de violence et les assassinats de jeunes communistes par des fascistes. Pour mettre en évidence que certains secteurs et certains dirigeants sont favorables à l’union, elle raconte les funérailles d’un communiste, Joaquin Grado, où Pasionaria prit la parole au nom des femmes communistes et Nelken le fit au nom des femmes socialistes. C’est également une façon de manifester son ambition d’être pour les socialistes ce que Pasionaria était devenue pour les communistes : la première femme du Parti. 


Nelken affirme que le fascisme le plus dangereux n’est pas celui de la Phalange, mais celui de la CEDA. De toute façon, le gouvernement protégeait les phalangistes ; dans les moments décisifs, la tolérance devient complicité, dit-elle (NELKEN, 1936 : 122). Tout son argument va consister à dire que les fascistes provoquent la Révolution, la forcent, pour mieux la massacrer. Face à cette offensive, de nouvelles erreurs sont commises et montrent qu’une partie du prolétariat espagnol est dépourvu de sens politique. En effet, les anarchistes ne jouent pas le jeu, les catalanistes non plus. Les Asturies montrent la bonne stratégie et prouvent que le succès – momentané – est là si les forces sont unies, si on n’oublie pas où est l’ennemi et quels sont les objectifs recherchés.


Le chapitre « Le côté négatif de la Révolution » est un réquisitoire contre le parti socialiste, contre une grande partie des dirigeants. Selon elle, le parti aurait dû procéder à une dépuration (contre les pacifistes et les légalistes). C’est là qu’elle s’excuse de manifester publiquement ses critiques, de dénoncer publiquement des dirigeants (NELKEN, 1936 : 138-139) mais elle se refuse à garder le silence ou à faire cette critique « en interne ». Elle affirme que la seule façon de préparer la dictature du prolétariat, c’est la dictature ; donc, les réformistes et les libéraux n’ont plus leur place dans le parti : « En période révolutionnaire, il n’y a pas de violence inutile, il n’y a que des objectifs nécessaires ou pas » (NELKEN, 1936 : 153). C’est véritablement une mise en accusation d’une partie des socialistes, qu’elle cite nommément : Prieto, Saborit, Besteiro. Elle parle même de l’existence d’un « caciquisme au profil prolétarien » au sein du parti (NELKEN, 1936 : 273). Elle exige une épuration inexorable d’octobre : de ses causes, de ces journées, de ce qui s’est passé et surtout de ce qui ne s’est pas produit, sans crainte ni réticence (NELKEN, 1936 : 277). Elle utilise l’exemple russe et rappelle que la victoire de 1917 ne fut possible que par l’analyse des erreurs de 1905. En fait, à travers ces critiques, Margarita Nelken pointe du doigt la contradiction existante entre le recours à un discours public exalté et la pratique politique d’alliance avec « les bourgeois » et de respect de la légalité.


Elle conclut avec une réflexion sur l’avenir en soulignant que le pire c’est la passivité. La seule issue à ses yeux c’est l’insurrection armée et elle défend la pertinence de la comparaison entre l’Espagne et la Russie, contrairement à l’opinion de beaucoup d’intellectuels de l’époque et d’une partie des socialistes. Elle analyse les raisons de la passivité de deux acteurs clé, les paysans et les soldats, et sa conclusion reste la même : la faute incombe aux dirigeants, aux responsables de la propagande, au manque d’objectifs clairs et « de classe ». À son avis, personne n’a pris la peine d’expliquer aux soldats qu’il fallait lutter contre les officiers pour des raisons de « classe ». Dans le cas des paysans, personne n’a donné un objectif clair et immédiat. Il aurait fallu suivre l’exemple russe – promettre d’abord la terre et collectiviser après – au lieu de s’inspirer du cas hongrois – annoncer la collectivisation des terres, une mesure qui fait peur aux paysans et les éloigne de la Révolution (NELKEN, 1936 : 147). Rome ou Moscou : il n’y a pas de juste milieu. Il est clair qu’elle défend la stratégie de l’alliance de tous les partis de classe (communistes et anarchistes) et de ne plus reproduire l’alliance avec des républicains qui finissent toujours par trahir les prolétaires, logiquement.


Pour conclure

À travers ces deux ouvrages, Nelken se pose en femme libre et engagée, qui se considère l’égale des hommes en ce qui concerne l’intelligence et l’engagement, le droit de penser et d’exprimer ses opinions et qui aspire aux plus hautes responsabilités politiques au sein du parti socialiste. Le témoignage de Federica Montseny en 1978 confirme cette hypothèse et avance une explication de l’échec de Nelken et du silence qui pèse sur elle depuis ces années-là :

[…] el error de Margarita Nelken fue pasarse del Partido Socialista al Partido Comunista ; fue quizás porque sabiéndose mejor escritora, mejor oradora, más preparada que La Pasionaria, pensó que llegaría a ser la primera mujer del Partido. Pero la primera plaza ya estaba ocupada por Dolores Ibárruri que era un mito muy enraizado; difícil de desplazar. Los socialistas no le perdonaron lo que creyeron una traición y los comunistas siempre la miraron con cierto recelo y desconfianza. Esa fue para mí la tragedia de Margarita Nelken. Pero la Margarita Nelken crítico de arte, la Margarita Nelken periodista, la Margarita Nelken en cualquier terreno era un valor realmente excepcional y una mujer valiente en todos los tiempos y en todas las situaciones. Quizá por eso, porque fue una mujer excepcional, el silencio ha caído sobre ella como una pesadísima losa.

También entra en cuenta el hecho de que Margarita Nelken tuviera una vida muy libre, que chocaba con todos los prejuicios de aquella época. Ella estuvo casada, pero creo que el segundo hijo no era ya del marido. Tuvo una vida sexual libre y eso molestaba profundamente. Yo sé, por ejemplo, que hombres a los que yo he admirado y he apreciado mucho por su valor personal, como Largo Caballero, se oponían tajantemente a la intervención de la mujer en la vida política […] Luego, tanto hablando como escribiendo, [Margarita Nelken] si tenía que atacar atacaba y eso le creó muchos enemigos. También he atacado yo, pero no sé, la reacción contra mí ha sido diferente. (RODRIGO, 1996 : 280).

Pour comprendre ce « traitement » différent dont parle Montseny, il faut prendre en compte la composante sociale, de classe ainsi que l’attitude face à la domination masculine. Pasionaria et Montseny sont des ouvrières, d’origine populaire, et dans leurs vies privées elles restent fidèles à leurs époux ou compagnons et se conforment ainsi au rôle traditionnel donné aux femmes. Cette attitude dans la sphère privée se répercute dans la sphère publique puisqu’elles respectent davantage les procédures et la discipline au sein des partis, ce qui veut dire respecter l’autorité et la suprématie masculines au sein de ces mêmes partis.


Margarita Nelken, elle, appartient à  la classe moyenne, est une femme brillante, cultivée, qui se veut « une intellectuelle » égale aux hommes, ayant par conséquent non seulement le droit mais aussi le devoir de prendre la parole et de donner librement son opinion sur la situation du pays. Elle montre par ses actes et ses prises de position qu’elle ne fait pas de différences entre le domaine privé et le domaine public, ce qui veut dire rester libre et indépendante en toutes circonstances (libre de gérer sa vie intime, libre d’agir et de critiquer la stratégie décidée par les dirigeants masculins du parti). Le choix de l’écriture publique pour manifester ses opinions – que ce soit pour le féminisme ou pour la politique – prouve qu’elle n’accepte pas le rôle secondaire et subalterne attribué aux femmes. On peut poser à travers elle la question du statut des « intellectuelles femmes » et des modalités féminines de l’engagement, différentes des masculines.


Une première conclusion – plutôt rapide – serait qu’il est impossible d’être féministe et militante de gauche. Mais en fait, il faut considérer plutôt que Margarita Nelken a organisé sa vie en conformité avec son idéal de femme. Ce qu’elle a écrit en 1921, elle l’a fait. Elle a voulu être une intellectuelle femme au service du socialisme. Si la question de la place de « l’intellectuel » dans les partis de gauche se pose à cette époque de façon problématique, le cas de Margarita Nelken montre que les femmes souffrent d’une double discrimination, de classe et de genre. Les réactions à son égard montrent l’impossibilité d’une telle démarche dans des formations masculines et dans une société imbues de cette logique masculine et de préjugés anti-féministes.



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Pour citer cet article : delgado larios, Almudena (2007), « Comment être féministe et militante de gauche en Espagne dans l'Espagne républicaine? Le cas de Margarita Nelken », Lectures du genre nº 2 : Femmes/Histoire/histoires.

http://www.lecturesdugenre.fr/Lectures_du_genre_2/Delgado.html



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ISSN 1958-5136